Y’a pas d’souci

 
 

 Un philosophe nous dit que l’homme vit dans le projet. Il n’y a rien de plus vrai. Et ce n’est pas toujours pour notre bonheur. Certes il nous arrive dix fois, cent fois dans une vie d’attendre un heureux événement, de croire en la réussite de ceux qu’on aime, de voir les hommes faire la paix, bref d’envisager l’avenir avec enthousiasme. Mais ce qui nous mine, ce sont mille soucis qui nous accablent et troublent notre sommeil. Il y en a de terribles et je n’ai pas aujourd’hui le cœur d’en parler. Et tous les autres. Minuscules, insignifiants. Me rendre avant mercredi au laboratoire d’analyses car le médecin attend les résultats pour vendredi, mais la voiture est au garage car la pièce commandée n’est toujours pas disponible et aller en ville en vélo je ne pourrais le faire qu’en danseuse à cause de cette fracture du coccyx qui ne se remet pas, quand à demander l’aide du voisin, je l’ai déjà trop fait, il a lui-même ses petits soucis, je ne veux pas lui en ajouter. Une nuit blanche entière à me demander comment je vais m’en sortir. Pauvre de moi ! Si je prenais seulement conscience que tout cela n’est rien ! 
 
 Il faudra qu’un jour une personne qui m’est chère m’apprenne qu’elle n’a plus que quelques mois à vivre pour que mon laboratoire, mes analyses, ma voiture en panne, mon coccyx et la gêne que j’éprouve à déranger mon voisin, toutes ces choses s’évanouissent pour réaliser enfin que les moments que je vis sont ceux d’un homme heureux. Faut-il ainsi connaître le malheur des autres pour que j’oublie le mien ? 
 
 Ou vivre comme un animal. Manger, dormir, procréer, mourir sans le savoir. Impossible bien sûr dans la société humaine qui m’attend au tournant, travail, sécu, impôts, obligations, réglementations, « vivre ensemble », éducation des enfants, éloignement du laboratoire d’analyses, pharmacopée pour calmer la douleur au coccyx et j’en passe. Il y a peut-être une solution. Si la recette du bonheur consiste à faire le vide dans sa tête, plutôt que de garnir le compte en banque des marchands de techniques et de produits relaxants, à partir de maintenant je note toutes les obligations et ennuis à venir sur un agenda. Pour libérer mon esprit et faire tourner en moi tous les moulins de l’espoir (1).

 

(1) en remerciement au compositeur Michel Legrand dont la passion amoureuse fait tourner « tous les moulins de son cœur ».

 

§

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


10/12/2018
0 Poster un commentaire
Ces blogs de Politique & Société pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 7 autres membres