Y’a pas d’souci

 

 

 Un philosophe nous dit que l’homme vit dans le projet. Il n’y a rien de plus vrai. Et ce n’est pas toujours pour notre bonheur. Certes il nous arrive dix fois, cent fois dans une vie d’attendre un heureux événement, de croire en la réussite de ceux qu’on aime, de voir les hommes faire la paix, bref d’envisager l’avenir avec enthousiasme. Mais ce qui nous mine, ce sont mille soucis qui nous accablent et troublent notre sommeil. Il y en a de terribles et je n’ai pas aujourd’hui le cœur d’en parler. Et tous les autres. Minuscules, insignifiants. Me rendre avant mercredi au laboratoire d’analyses car le médecin attend les résultats pour vendredi, mais la voiture est au garage car la pièce commandée n’est toujours pas disponible et aller en ville en vélo je ne pourrais le faire qu’en danseuse à cause de cette fracture du coccyx qui ne se remet pas, quand à demander l’aide du voisin, je l’ai déjà trop fait, il a lui-même ses petits soucis, je ne veux pas lui en ajouter. Une nuit blanche entière à me demander comment je vais m’en sortir. Pauvre de moi ! Si je prenais seulement conscience que tout cela n’est rien ! 

 

 Il faudra qu’un jour une personne qui m’est chère m’apprenne qu’elle n’a plus que quelques mois à vivre pour que mon laboratoire, mes analyses, ma voiture en panne, mon coccyx et la gêne que j’éprouve à déranger mon voisin, toutes ces choses s’évanouissent pour réaliser enfin que les moments que je vis sont ceux d’un homme heureux. Faut-il ainsi connaître le malheur des autres pour que j’oublie le mien ? 

 

 Ou vivre comme un animal. Manger, dormir, procréer, mourir sans le savoir. Impossible bien sûr dans la société humaine qui m’attend au tournant, travail, sécu, impôts, obligations, réglementations, « vivre ensemble », éducation des enfants, éloignement du laboratoire d’analyses, pharmacopée pour calmer la douleur au coccyx et j’en passe. Il y a peut-être une solution. Si la recette du bonheur consiste à faire le vide dans sa tête, plutôt que de garnir le compte en banque des marchands de techniques et de produits relaxants, à partir de maintenant je note toutes les obligations et ennuis à venir sur un agenda. Pour libérer mon esprit et faire tourner en moi tous les moulins de l’espoir (1).

 

(1) en remerciement au compositeur Michel Legrand dont la passion amoureuse fait tourner « tous les moulins de son cœur ».

 

§

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

A celui qui parle de ce qu'il ne connaît pas

 

 

 

 

Les mots les plus pertinents que j'ai entendus depuis bien longtemps après le discours d'un homme d'église s'opposant à l'avortement:

 

 

 

      "Pas d'utérus, pas d'opinion !"

 

 

 

 

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Les derniers mots de Rachid Martin devant ses juges
 
 
 
 
« Moi, Martin Rachid, fils de feu Abdel Martin de Troyes, âgé de soixante-dix ans, jugé personnellement par ce tribunal, et agenouillé devant Vous, les très éminents et très révérends Ayatollahs, Enquêteurs généraux de la République islamique contre la dépravation hérétique, ayant sous les yeux le Livre, et posant sur lui mes propres mains, je jure que j’ai toujours cru, que je crois en ce moment et que je croirai dans l’avenir avec l’aide de Dieu, à tout ce que les enseignements recueillis de l’Ange par le Prophète soutiennent et prêchent.
 
 Mais bien que le Khalife m’eût admonesté afin que j’abandonne complètement l’opinion erronée selon laquelle l’homme et le singe auraient le même ancêtre, que leur père commun serait vieux de plusieurs millions d’années, et non de quelques cinq mille ans comme le laisse entendre le Livre; et afin que plus jamais je ne soutienne, défende, ou enseigne de quelque manière que ce soit, aussi bien à l’oral qu’à l’écrit, ladite fausse doctrine ; et après avoir reçu la notification que ladite doctrine était contraire au Livre, j’ai pourtant écrit et fait publier un opuscule dans lequel je traite de la doctrine déjà condamnée, et j’ai allégué des arguments très efficaces en sa faveur, sans parvenir à aucune solution : j’ai donc été reconnu gravement suspect d’hérésie, pour avoir soutenu et cru que l’homme n’avait pas été créé par Dieu, qu’il n’était qu’un animal évolué, et que rien n’empêchait qu’il se trouvât dans le Grand Univers d’autres êtres, ayant en outre d’autres croyances ou même d’autres dieux.
 
 Néanmoins, souhaitant retirer des esprits de vos Eminences et de tous les fervents musulmans cette grave suspicion conçue avec raison contre moi, j’abjure de tout mon cœur et avec une foi sincère, que je maudis et abhorre lesdites erreurs et hérésies, et plus généralement toutes les opinions erronées, ainsi que toutes les sectes opposées à l’Islam. Et je jure qu’à l’avenir, je ne dirai ou n’affirmerai jamais, oralement ou par écrit, de telles choses qui pourraient attirer sur moi semblable suspicion ; j’ajoute que si je connais quelque hérétique, ou bien une personne soupçonnée d’hérésie, je la dénoncerai au Khalife, ou bien à l’Enquêteur ou mollah du lieu dans lequel je me trouverai.
 
 Je jure et promets aussi de suivre et d’observer entièrement toutes les pénitences qui m’ont été et me seront imposées par Vos Eminences. Et si j’enfreins une de ces promesses, réserves, ou bien serments (à Allah ne plaise !), alors je me soumets moi-même à toutes les peines et pénalités qui sont imposées et promulguées contre de tels pécheurs par la Loi islamique et autres décrets généraux et particuliers. Au nom de Dieu clément et miséricordieux.
 
 Moi, susnommé Martin Rachid, ai abjuré, juré, promis, et me suis engagé comme il est mentionné ci-dessus ; et en témoignage de bonne foi, de ma propre main, ai souscrit la présente déclaration de mon abjuration, que j’ai récitée mot par mot. A Paris, en la Mosquée Al-Madinat an-Nabï, ce 10 mars 2031. Moi, Martin Rachid, ai abjuré comme il est mentionné ci-dessus, de ma propre main. J’atteste qu’il n’y a pas de divinité si ce n’est Allah et que Mahomet est l’envoyé d’Allah. » 
 
 
Rachid Martin, paléoanthropologue de renommée mondiale, fut transporté sur la place des Potences de la République, où il subit quarante coups de fouet pour avoir mis en doute la Vérité inscrite dans les Ecritures. Déjà affaibli par les fatigues de l’âge, il mourut avant d’être pendu.
 
 
 
 
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(1) La déclaration d’abjuration de Galilée, dont ce texte est inspiré, traduite du latin, figure dans différents ouvrages traitant de l’histoire des sciences. Celle reproduite en partie ci-dessus est tirée du recueil de textes commentés par Stephen Hawking, sous le titre : Sur les épaules des géants. Allusion à la boutade de Isaac Newton : « Si j’ai pu voir aussi loin, c’est parce que j’étais juché sur les épaules de géants. ». Il pensait probablement à ces grands découvreurs de l’univers que furent Aristarque de Samos, Ptolémée, Copernic, Bruno, Kepler, Galilée…
 
 « Sur les épaules des géants » est publié chez Dunod à Paris en 2003 pour la traduction française.
 
 
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Si des souris à grandes oreilles…
 
 
 
 Selon quelques alarmistes toujours prêts à envisager le pire, le pays était menacé par des envahisseurs dont les oreilles ressemblaient à celles de la petite souris rendue célèbre par Walt Disney. Quel danger menaçait donc la nation ? Des barbares allaient-ils s’emparer des administrations, des bureaux de poste, des écoles, et fouler aux pieds une république ? Les envahisseurs faisaient peur. Leur accoutrement n’avait pourtant rien d’effrayant. Comment des clowns déguisés en Mickey auraient-ils menacé un trésor légué par les patriarches des origines et transmis avec mille précautions pendant des générations à nos républicains d’aujourd’hui ? Pourquoi ? Parce que les grandes oreilles dressées sur la tête des nouveaux venus n’étaient pas mais alors pas du tout une clownerie. Le port de ce couvre chef était une manière d’honorer Grand Mickey, selon les prescriptions gravées dans le livre qui les accompagnait partout. On y apprenait que des humains qui n’obéissaient pas à leur loi finiraient brûlés dans les flammes de l’enfer.
 
 L’invasion s’étendit à tout le pays, facilement et sans bruit. Facilement car, à quelques exceptions près, ces gens dont les mœurs étaient différentes de celles des indigènes, prenaient mille précautions pour ne pas porter atteinte aux règles du pays conquis. Tel César homme de guerre respectueux des coutumes locales des provinces occupées par ses légions, les centaines de milliers d’intrus qui déferlèrent sur le pays prirent mille précautions pour ne pas souiller le trésor républicain : grandes oreilles oui, mais pas dans le service public. D’ailleurs les gens d’ici les en félicitaient. Et quand quelque fou, ivre de république, refusait de voir son enfant accompagné par un être à grandes oreilles lors d’une sortie scolaire, il était vite ramené à la raison, de sages enseignants lui rappelaient que les sorties éducatives étaient précisément des sorties, et que le respect de la laïcité était plus que jamais respecté à l’intérieur de l’école. Dans les crèches publiques, les Mickey respectueux de la loi ne mettaient jamais les pieds. Employés de plus en plus dans les administrations car de plus en plus nombreux, au pointage du matin, ils ôtaient leurs oreilles et les rangeaient avec précaution dans leur poche, en évitant de les froisser. Rassurés, les gens d’ici constataient alors que ceux venus d’ailleurs n’avaient rien d’effrayant, et même qu’ils leur ressemblaient. On avait craint une guerre, ces gens apportaient la paix et même plus, ils suscitaient dans la population locale jusque là un peu endormie, un nouveau sentiment, mélange de curiosité et d’empathie interrelationnelle. Les laïques rengainèrent leurs armes, les maires des plus petits villages cédèrent pour une bouchée de pain des terrains en friche. Les envahisseurs ne l’étaient plus, ils étaient accueillis et purent ainsi pratiquer leur culte. 
 
 Au début, les natifs habitués au calme dans les milieux de journée se dirent gênés par les chants entonnés depuis la hauteur des édifices, d’où les nouveaux venus chargés des offices appelaient leurs ouailles à la prière. En chipotant un peu, on pouvait juger ces appels sonores peu respectueux du principe de séparation de la religion d’avec l’état. D’autant plus qu’en rapport avec l’augmentation de la population nouvelle, le nombre de fidèles augmentait, auxquels il fallut ajouter une multitude de nouveaux adeptes parmi les gens d’ici, attirés par les mystères d’une religion inconnue, aussi par le goût du neuf et de l’exotique. Les religions traditionnelles perdant leurs adeptes, il ne fut pas nécessaire de construire de nouveaux monuments, églises et temples furent transformés, il suffisait de décrocher les symboles religieux surannés et de laisser les murs nus, car la religion venue d’ailleurs interdisait la représentation des personnages divins, le seul signe qui la distinguait des autres étant, comme on vous l’a dit, le port par les fidèles de deux grandes oreilles, ce qui était suffisant pour attirer le regard et dispensait les religieux de longs discours pour convaincre, car on sait quel prix les hommes accordent aux apparences, tentés qu’ils sont toujours de prendre leurs congénères pour modèles. Dans les radios, les journaux, on ne parlait plus que de cela, le pays entrait dans une ère nouvelle. On nous répétait que partout dans le monde où des peuples différents s’étaient rencontrés, l’humanité tout entière avait fait des pas de géant. Les progrès humains étaient dus au mélange, à l’échange, d’ailleurs le vocabulaire s’enrichit, de verbes au mode infinitif on fit des noms communs, on parla du « vivre ensemble », et même les personnes qui n’avaient pas réussi à l’école prononcèrent des mots difficiles comme Multiculturalisme, et malheur à celui pour qui le respect de la Diversité des cultures n’était pas une cause nationale. Il était mis à l’écart, on l’accusait de xénophobie, accusation d’ailleurs injustifiée car les gens dont il craignait la présence n’étaient plus depuis bien longtemps des étrangers, si toutefois ils l’avaient été un jour.
 
 Ainsi le pays tout entier se mit à vivre à l’heure de Mickey. De grandes oreilles se dressaient partout, sans aucune atteinte à la laïcité, car dans ces lieux où le service public n’existait pas : rues, usines, commerces, hôtels, restaurants, banques, garages, parkings, foires, fêtes et kermesses locales, colonies de vacances, clubs sportifs, plages, campings, chaînes de télévision, cinémas, théâtres, stades, arènes, cliniques, centres de rééducation, partis politiques, syndicats, on vit même d’anciens militants de la libre pensée, des laïques durs de durs arborer des oreilles de Mickey à la tribune de leurs congrès. Mais aussi, car il faut vivre avec son temps, les adeptes de la foi nouvelle s’installèrent partout où le service public avait perdu de sa superbe : gares, bureaux de poste, hôpitaux, écoles, cantines, universités, crèches, musées, chaînes de télévision. A l’exception des nostalgiques du passé, personne ne regrettait la disparition de services publics qui coûtaient bien cher en comparaison de ce qu’ils rapportaient. De mauvaises langues chuchotaient même que parmi ces nostalgiques on comptait des personnes qui, craignant une promiscuité dangereuse, ne confiaient plus leurs enfants au service public d’éducation, lui préférant une école privée qui coûtait cher, mais qui ferait d’eux des citoyens instruits et honnêtes. Donc, pas de regret. La république n’avait pas besoin d’ennemis pour faillir, elle s’éteignait toute seule. 
 
 A ce qu’on pouvait croire. C’est là qu’on voit la force des institutions : certes, au palais présidentiel, le personnel était dans les cartons, président, secrétaires, sous-secrétaires se préparaient au départ. Je sais ce que vous pensez, qu’ils étaient chassés, qu’un coup d’état avait mis fin à deux siècles de démocratie ? Pas du tout ! Le pays dont je parle n’était pas une république bananière, dans laquelle quelque bande bien organisée et armée peut en un rien de temps, avec la complicité d’un traître, déplacer quelques pions au sommet d’un état. Non le pays dont je parle était une république authentique, un état de droit sorti, tel Athéna casquée du crâne de Zeus, du cerveau d’esprits éclairés, déployé dans la rue en barricades, produit de l’alliance du peuple et de la philosophie. Ainsi, le seul danger qui pouvait guetter la république était le peuple, puisque c’était lui et lui seul qui décidait, en élisant ses représentants. Quand l’échéance arriva, il choisit pour président un individu bizarre, sur la tête duquel poussait des grandes oreilles, on aurait dit Mickey Mouse. Et dans les couloirs du palais, partout une multitude de petites souris prit possession des lieux. Elles grimpaient partout, s’insinuaient dans les moindres recoins, fouillaient dans les dossiers, et comme elles savaient écrire, dressaient des listes de noms et les communiquaient à d’autres qui battaient le pavé en bandes dans les rues. La suite je ne peux la raconter, je n’en ai ni l’envie ni le courage. D’ailleurs tout cela n’est pas possible, j’ai fait un mauvais rêve ou j’exagère. Oui, c’est ça, j’exagère. Une chose par contre que je range dans le domaine du possible : si un jour des souris à grandes oreilles s’emparent du pouvoir, il y aura toujours un ami, un commentateur, peut-être même un philosophe pour dire : On ne savait pas, on ne pouvait pas prévoir.
 
 
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Anonymat
 
 
 
 Un président est gravement mis en cause par une personne qui ne dit pas son nom. Un minimum de jugement aurait permis à l’élu attaqué de déclarer devant toute la presse qu’il ne s’était rien passé puisque de l’inexistence de quelqu’un on ne peut tirer quelque discours que ce soit.
 
 L’événement serait insignifiant si la société dans laquelle nous vivons n’était pas peuplée de personnes qui n’ont ni nom ni adresse et qui pourtant laissent des traces partout où elles passent, en particulier sur les réseaux appelés complaisamment « sociaux ». Du point de vue pratique, cette manière d’inexistence offre des avantages. On peut dire tout et son contraire, alimenter des rumeurs, harceler les gens sans défense, et même appeler au crime sans être inquiété ni même contredit. On peut déverser des flots de haine et dormir sur ses deux oreilles : le cauchemar est réservé aux victimes. Car la pire des offenses est celle diffusée dans le noir total, tellement invisible qu’on a l’impression qu’elle vient de partout.
 
 Puissance de l’invisible ! Voilà trois millénaires des hommes s’inclinèrent devant quelque chose qui échappait totalement à la connaissance sensible : inaudible, impalpable, inodore et invisible. Quelque chose qui était au-delà de tout : invariable et permanent alors que la lune et le soleil passaient et disparaissaient, invulnérable car intouchable contrairement aux idoles, statues qui n’avaient de consistance que celle de la terre ou du marbre. C’est son invisibilité qui fit de Dieu un être unique, universel. Et si la terre ou le marbre ont pu le représenter urbi et orbi, jusque dans les contrées les plus reculées de la planète, cela n’est dû qu’à la faiblesse humaine qui ne peut s’empêcher d’affubler d’une silhouette, d’un sexe et pourquoi pas d’une barbe l’Inconnaissable. 
 
 Mais l’invisible accusateur du président ne sera jamais sculpté dans le marbre, on peut l’espérer. 
 
 L’événement montre à quel point nos sociétés sont en proie à cette maladie : l’irresponsabilité. Un comportement qui contamine la classe politique jusqu’au plus haut sommet de la démocratie la plus puissante du monde. J’insiste sur « démocratie ». Car il y a des situations qui obligent des personnes courageuses à publier sous le manteau. Rappelez-vous le samizdat en Russie soviétique. Il en fallait du courage pour exprimer une opinion, même en cachette, en sachant qu’au bout il y avait le risque de la déportation ou d’une mort plus expéditive. C’est loin d’être le cas en Amérique.
 
 Mais voilà que nos journalistes relèvent d’abord ce qu’affirme l’accusation. Ils commentent à longueur de temps des propos qui n’ont aucune espèce d’importance puisqu’ils ne sont pas signés. Que vienne le temps où une femme ou un homme, devant les caméras ou par écrit à la une d’un grand quotidien, dira au président des Etats-Unis que le premier irresponsable du pays, c’est lui !
 
 Personne ne demande aux commentateurs de condamner l’anonymat, mais seulement de remettre une déclaration sans queue ni tête à sa place : aux annonces gratuites.
 
 
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Le téléphone portable à l’école ?
 
 
 
 Il y a aujourd’hui une multitude de sujets d’inquiétude. Réchauffement et catastrophes naturelles, risques de guerres, crises économiques, chômage persistant, misère jusque dans l’hémisphère nord, démographie incontrôlée au sud, maltraitance des femmes, développement de l’obscurantisme religieux, terrorisme, impuissance des démocraties, dictatures bientôt en possession de l’arme nucléaire : Pour le réalisateur de films catastrophes, l’époque est dorée.
 
 Plus près de nous, un autre sujet d’inquiétude : la technologie. Disons plutôt, la technologie considérée comme un but en soi. Elle est tellement omniprésente qu’elle devient l’alpha et l’oméga de notre vie quotidienne. Jusqu’à ces dernières années le téléphone fut un moyen de communication efficace vite devenu irremplaçable. Maintenant il n’est plus un moyen mais une façon de vivre. Les amis d’aujourd’hui se rejoignent sur Facebook, les voyageurs pianotent leur itinéraire sur Mappy, et quand ils sont aux antipodes c’est grâce à Trivago. Les merveilles du monde, ils les contemplent sur un écran de quarante centimètres carrés. 
 
 Collé à l’oreille à la moindre occasion, même au volant et dans les situations périlleuses, ou quand il interrompt une conversation, que son usage dans certains lieux est une incivilité, de moyen de communication le téléphone devient trop souvent un moyen de l’empêcher. Avant il permettait de parler et d’écouter, de prévenir, d’alerter, d’inviter, d’informer et de rassurer. Comme il s’est adjoint des applications diverses, photographie, cinéma, dictionnaire, recherche documentaire, infos en temps réel, heures d’ouverture des magasins, comparaison des tarifs de tout et n’importe quoi, sans oublier les jeux, il a pris la place d’autres outils moins facilement accessibles, journal quotidien, téléviseur, appareil photo, encyclopédie, valise de jeux, même si dans certains domaines il n’offre pas les mêmes potentialités. 
 
 On peut se demander dans la société d’aujourd’hui quel intérêt il y a encore à lire le journal du matin, à consulter l’Encyclopédia Universalis, à réaliser des tirages photographiques, à prendre le temps de distribuer des cartes à jouer, à lire un poème imprimé sur du papier, à se rendre au musée pour admirer des chefs d’oeuvre, à écouter (au calme) une symphonie ? Aucun. Sauf pour un attardé, un grand-père nostalgique, un ermite, un asocial, un fou. 
 
 C’est pourquoi je dis mille fois bravo au ministre de l’éducation qui interdit (qui veut interdire…) le téléphone portable à l’école. Une décision courageuse, non pas seulement à cause du dérangement que cet appareil occasionne pendant les cours, mais surtout, et j’espère que c’est l’idée du ministre : parce que cet instrument est en rapport constant et en temps réel avec le monde et que le rôle de l’école est de couper pour un temps cette relation, marquer une distance avec les rumeurs, les préjugés, les croyances et les réclames de l’univers marchand qui encombrent notre vie quotidienne. 
 
 Et puis, les enfants ont-ils besoin à l’école d’un appareil qui (paraît-il) a réponse à tout alors que l’enseignant doit leur apprendre à poser les bonnes questions et penser par eux-mêmes ?
 
 
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C’est la faute à qui ?
 
 
 
 
 Ce vieux slogan de mai 68 « Il est interdit d’interdire » a fait des ravages dans les familles et dans la société tout entière. Animé de bons sentiments, on est toujours tenté par ces belles idées que sont la liberté, la tolérance et on a raison. Malheureusement bien souvent dans la réalité ces belles idées deviennent licence et permissivité. Les parents savent bien que les enfants ont besoin d’une autorité. Sans le dire les enfants la réclament. Le pire serait de leur laisser croire que la vie suivra son cours sans obstacles. 
 
 Je crois que ces considérations valent pour les adultes. Si nous étions des anges, les lois seraient inutiles, car nous ferions passer le bien commun avant nos intérêts. Seulement voilà, nous ne sommes pas des anges. Et pour éviter que nous soyons des bêtes, des lois se sont imposées, définissant les contours d’une démocratie, un idéal pour l’humanité, un idéal. Car cette belle idée implique un combat de tous les jours, des sanctions aussi, non seulement contre ceux qui ne respectent pas la loi, mais aussi pour se garantir des appétits individuels, des tendances de chacun d’entre nous à s’accorder la meilleure part du gâteau, tendances bien compréhensibles, mais qui –étendues à la société toute entière- représentent pour elle un danger. L’idéal démocratique est à cent lieues de la permissivité et du laisser-faire qui conduisent au désordre, au chaos. Ce sont là des situations propices aux dictatures. Et là, les sanctions frappent les innocents.
 
 Un des fléaux qui menacent nos sociétés est cette tendance à déresponsabiliser l’individu. Les responsables ne sont plus les hommes en chair et en os, mais l’histoire, la psychologie, la misère, les quartiers défavorisés, l’illettrisme, l’immigration, la pluie, le verglas, l’alcool, le tabac, les pulsions, le père, le ça, le sexe, l’argent, le capitalisme, la première femme, l’esprit du mal, le diable…Chercher par tous les bouts une justification au délit a deux conséquences. D’abord on encourage le crime, car les délinquants savent que leurs avocats auront du grain à moudre. Ensuite, on pénalise les victimes, en prenant cet air désolé qui veut dire : on n’y peut rien, c’est la société qui est responsable. On s’en prend alors à ses représentants, à commencer par les forces de l’ordre. Un « jeune homme de 25 ans » est interpellé, et meurt en garde à vue. Les premiers soupçons se portent sur la police. L’armée des associations, médias, commentateurs, angelots et bourgeois parisiens montent au créneau. Le tohu-bohu dure plusieurs jours, avec défilés dans les quartiers devant les caméras de télé : bavure de la police.
 
 On apprend quelques jours plus tard que la personne décédée était un délinquant, qu’il souffrait d’une maladie cardiaque et n’était pas soigné. De ce jour, sur les ondes plus un mot.
 
 S’il est interdit d’interdire, tous les délits sont permis. Oui, j’exagère. Disons : tous les petits délits. D’ailleurs ce ne sont plus des délits mais des incivilités. Un mot à la mode, un euphémisme parmi d’autres, une feuille de vigne pour cacher la misère. La vraie. Celle des gens qui essuient des crachats, qui ne montent au logement qu’en baissant les yeux et en s’excusant, ceux qui se lèvent tôt quand ils ont du travail, ceux qui n’ont plus de bus faute de chauffeurs audacieux, bref les gens qui ne sont pas comme moi. Moi qui habite un pavillon tranquille à cent lieues du front, et les nouvelles qui nous en parviennent sont annoncées par des gens qui habitent un pavillon tranquille à cent lieues du front. Ces nouvelles ? Un professeur a été un peu poignardé par un élève, mais il est hors de danger, une marche silencieuse contre la violence est organisée ce matin dans ce quartier habituellement pourtant néanmoins toujours très calme. On passe au sport.
 
 Ce qui est à craindre, c’est qu’un jour l’ordre soit rétabli par des hors-la-loi, des gens à qui l’on n’a rien interdit, et qui en toute liberté supprimeront celle des autres. On l’a vu dans le passé.
 
 
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De Paris à Ispahan
 
 
 "Il faudrait qu’enfin les occidentaux qui prétendent faire la leçon aux autres sortent de leur petit monde : démocratie, libertés publiques, laïcité de l’école et de l’état, liberté et émancipation de la femme, instruction pour les filles, droit de changer de religion ou de ne pas croire. 
 
 Qu’ils prennent enfin conscience que toutes ces idées leur appartiennent, qu’elles sont leur propre vision du monde et ne sont que cela. Qu’ils cessent de se poser benoîtement la question : comment peut-on être Persan ? Alors qu’ils sont eux-mêmes singuliers pour ne pas dire surprenants quand on les regarde d’Ispahan.
 
 Qu’ils admettent qu’il peut y avoir sur cette planète d’autres opinions, d’autres visions, d’autres façons de vivre, d’autres conceptions de ce qui est bien, de ce qui est mal !"
 
 Ainsi parlerait mon cousin si j’en avais un. Il aurait lu Montesquieu en tenant le livre à l’envers. Allons cousin, les Lettres persanes ne sont pas un réquisitoire contre la culture d’ici. Elles sont la critique d’une posture ethnocentrique qui consiste à faire passer pour universel ce qui n’est que tradition, opinion et préjugé. Ainsi l’évocation ironique du dogme religieux, quand trois ne font qu’un, n’est pas une flèche pointée sur la religion de l’homme occidental mais sur la bouffonnerie de celui-ci quand il cesse d’être raisonnable, quand la pensée laisse le champ libre à la croyance.
 
 L’esprit des Lumières n’est pas ce petit monde dans lequel baignerait voluptueusement l’homme occidental. Il n’est pas non plus l’étendard de colonisateurs. Il n’est pas une bannière. Il n’est pas un modèle. Il est la pensée en exercice. Pensée qui s’interroge, qui se bat, qui s’épuise parfois. Petite flamme qui s’éteint. Pensée qui renaît et s’insurge. Pensée qui sape, pensée révoltée. Pensée combattue, condamnée, emprisonnée, torturée, brûlée. L’esprit des Lumières n’appartient à personne, il n’est d’aucun pays, il n’a pas d’hémisphère. Il est planétaire. Il appartient aux hommes et aux femmes de partout. Et bientôt aux enfants, car l’école va le transmettre, j’en suis sûr.
 
 
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Gilet de sauvetage
 
 
 
 Une affiche annonce une conférence sur le thème des « violences policières ». Thème élargi à d’autres : « islamophobie et racisme, contrôle au faciès, état d’urgence, libertés politiques… ».
 
Voici le texte qui l’accompagne :
 
« Nous sommes en train d’assister à la reconstruction médiatique et politique d’un “ennemi intérieur”. D’un côté, il s’agit du militant syndical et politique qui refuse la société de régression sociale qu’on nous impose depuis plusieurs décennies. De l’autre, il s’agit du musulman ou de celui qui est présumé l’être, toujours supposé délinquant, voire « terroriste » en puissance. » (1)
 
 
 Comment être plus clair ? L’extrême gauche en déficit de soutien dans la classe ouvrière (et plus largement dans le peuple) a trouvé un substitut : l’islam. Plus particulièrement ceux qui parmi les musulmans propagent la haine de l’occident et de la démocratie.
 
 Pourquoi alors s’opposerait-on à ce qu’un rappeur jihadiste se produise au Bataclan ? Pourquoi s’insurger contre un chauffeur qui refuse de s’asseoir sur le siège occupé précédemment par une femme ? Pourquoi voir dans les errements de déséquilibrés des actes terroristes islamistes? Pourquoi mettre l’accent sur les atteintes à la laïcité dans les écoles ? Pourquoi mettre en cause à toute occasion l’islam politique ? 
 Ne comprenez-vous pas qu’il est devenu plus, bien plus qu’une religion, le gilet de sauvetage d’une idéologie qui ne séduit plus que des nostalgiques de Staline, Mao et Che Guevara ? 
 
 
(1) d’après Valeurs actuelles
 
 
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