Programme minimum et programme maximum
 
 
 
 Dans un discours récent, le président de la république a réussi un tour de force. Evoquer dans un même élan l’acte héroïque du commandant Beltrame et l’impopularité d’une mesure gouvernementale: la diminution de 50€ annuels pour l’aide au logement. En y regardant de plus près, en suivant le fil de son discours, ce rapprochement n’a rien d’un raccourci. Il s’agissait pour lui de remettre les choses à leur place. Les requêtes touchant le contenu du porte-monnaie du citoyen ne peuvent faire oublier l’essentiel : les hautes valeurs nationales qui sont à l’origine de la bravoure et du sacrifice d’un français. Le but ultime de la stratégie présidentielle plaçant au-dessus de tout la grandeur de la France ne peut s’identifier aux revendications liées aux petits soucis quotidiens du peuple. On comprend la colère de l’auditeur lambda qui admira certes le geste sublime du héros, mais qui doit jongler chaque fin de mois entre le paiement du loyer, les frais de garde des enfants et tout le reste. 
 
 Et pourtant, au deux centième anniversaire de la naissance de Karl Marx, je sais que je vais faire hurler les bobos parisiens, la boutade du président nous rappelle quelque chose : la critique que faisait le philosophe des programmes de Gotha et d’Erfurt de ces socialistes qui s’en tenaient au programme minimum, combattant pour les seules revendications salariales. Non seulement ils oubliaient le but final : la lutte pour une société mettant fin à la lutte des classes, le communisme. Mais plus encore : ils n’avaient pas compris que le combat revendicatif quotidien était indissolublement lié à celui pour l’émancipation de la classe laborieuse. 
 
 Au-delà de la brutalité du propos, je ne pense pas que le président actuel de la France soit si peu que ce soit inspiré par le père du socialisme scientifique. Il reste que, sauf à vouloir absolument le décrier, on peut imaginer que dans son esprit les 50€ annuels pris dans le porte-monnaie du pauvre pourraient aider à résorber la dette du pays, associés bien sûr à d’autres mesures pour un temps impopulaires, pour finalement au bout du bout, comme récompense de l’effort accompli, grâce au rétablissement de la nation par sa grandeur retrouvée, rendre à chacun de ses membres ce qui leur est dû, au centuple.
 
 
 
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Idéologie sans frontière.
 
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 Non, les casseurs du premier mai ne sont pas des militants d’extrême droite. Les idées que ces derniers défendent sont tellement simplistes qu’elles sont facilement identifiables, donc condamnables. Le plus petit enfant sachant lire sera choqué par un slogan raciste. Pour preuve : dès les premières années de collège on fait visiter des musées et des mémoriaux de la déportation à des classes d’élèves pour les amener à réfléchir et à respecter les autres, quels qu’ils soient. 
 
 Les inscriptions vues sur certains calicots du premier mai appellent à la violence. En même temps, elles ont un point commun : elles condamnent le capitalisme. Des individus du cortège s’en prennent à une agence bancaire, à un restaurant et à une concession automobile entre autres symboles du système qu’ils désignent comme une cible. 
 
 On entendra l’extrême gauche « parlementaire » critiquer du bout des lèvres la violence « d’où qu’elle vienne » comme ils disent, mais son silence sur les slogans hurlés par les casseurs est assourdissant. Car l’extrême gauche qui parle dans toutes les radios et les télés a depuis longtemps choisi son camp : celui de l’opposition systématique à l’économie de marché certes, mais à une société dans laquelle le libéralisme économique est indissolublement lié aux libertés fondamentales, dont celle de manifester le premier mai derrière des banderoles appelant à la violence. Quelle est la frontière idéologique entre un militant anticapitaliste et un manifestant qui attaque une agence bancaire ? Elle est ténue. Un caillou. 
 
 La différence entre le démocrate et le totalitaire, c’est que le premier, même si c’est parfois bruyamment, donne son avis personnel, le second selon ce qu’il faut qu’il pense. L’idée du fasciste qu’il soit de gauche ou de droite (avec cette différence citée plus haut, que les idées de gauche sont plus séduisantes) vient d’ailleurs que de lui-même : programme, charte, manifeste, bureau politique, réunion de cellule, congrès, tendance, fraction, faction, réseau, canal historique…(1) 
 
 Les idées totalitaires ne sont pas le résultat d’une pensée, elles ne peuvent être que colportées. Elles infiltrent d’abord l’homme puis s’étalent sur les bannières.
 
 
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(1) Je n'oublie pas non plus, comme je l'ai déjà écrit ici, que contrairement aux idées d'extrême droite, l'humanisme revendiqué par la femme ou l'homme de gauche est un moyen peu coûteux d'assurer leur bonne conscience. Vociférer contre le Front national ne constitue pas un programme politique, ils le savent. Mais ça donne un semblant d'existence.
 
 
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2500 pour 200
 
 
 
 
 Comment en est-on arrivé à mobiliser 2500 policiers pour tenter de libérer un territoire occupé illégalement par 200 personnes ?
 
 Il faut reconnaître que les exigences ne sont pas les mêmes des deux côtés. Si les « occupants » des lieux lancent des projectiles et blessent des policiers, ils doivent s’attendre à une riposte de ceux-ci. Si les policiers blessent un manifestant, ils peuvent s’attendre à pire : une campagne nationale d’information avec témoignages et photos à l’appui dénonçant les violences policières, avec éventuellement une mise en cause de la politique gouvernementale, pouvant aller jusqu’à la démission du ministre concerné. 
 
 On voit que le combat est inégal. Les uns attaquent par tous leurs moyens disponibles, allant jusqu’à rechercher l’incident. Les autres font tout ce qu’ils peuvent pour l’éviter.
 
 La démocratie se doit d’accorder la parole à tous. Elle dispose pour cela d’un système électoral qui fait des gouvernants les représentants de la volonté générale. A cela s’ajoute tous les droits de manifestation, de publication, de réunion et d’organisation à condition qu’ils soient compatibles avec les lois de la république. Le droit de manifestation s’applique à Notre Dame des Landes. Le droit de propriété aussi. Vais-je accepter, au nom du droit de manifester qu’un cortège traverse mon jardin ? Non. C’est le sens du discours du président de la république, je l’approuve.
 
 Malgré les discours, les avertissements, les menaces, le problème de l’occupation illégale d’un territoire n’est pas résolu après plusieurs semaines d’affrontements et de tergiversations. Tout simplement parce que nous sommes en France. Je suis certain que la même situation pourrait se produire en Allemagne, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis ou dans d’autres démocraties. Mais jamais au grand jamais à Cuba, en Algérie, en Arabie Saoudite, en Iran ou en Corée du nord car dans ces pays la loi est injuste…et respectée. En démocratie, 200 personnes peuvent occuper illégalement des terres, bloquer une université, lancer des cocktails Molotov, occuper les unes des médias, parler dans tous les micros des télés et des radios, quand soixante millions d’autres vaquent à leurs occupations, cultivent leur terre, respectent les règles ou s’acquittent de leurs contraventions, paient leurs impôts, cherchent un emploi ou préparent leurs examens. 
 
 
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Savoir
 
 
 
 Cinquante ans ont passé. Tout ce qui en deux mois avait été bousculé s’est remis en place : un ordre pépère ouvert à tous les égarements où se complaît l’esprit humain quand il dort. 
 
 Mais tout le monde ne dort pas, malheureusement. Les événements du siècle passé nous ont appris que la liberté et la démocratie ne sont pas des acquis définitifs. Il faut le dire et le répéter dans les écoles et les familles. Car une arme nouvelle est à la disposition des forces obscures : les mal nommés « réseaux sociaux ». Ils n’ont rien de social et peuvent véhiculer les idées les plus dangereuses. Un piège tendu à une jeunesse perpétuellement distraite car scotchée sur trente millions d’écrans de toutes dimensions qui diffusent à tout moment tout et n’importe quoi. 
 
 Il y a cinquante ans, tous les soirs à 20 heures la télévision publique nous bourrait le crâne. Aujourd’hui grâce au progrès technique, 24 heures sur 24 on nous apprend que la période des soldes commence demain à 9 heures, que la camarade de classe a un copain ou pire une copine, que la prof n’en a pas, que l’orthographe et la syntaxe n’ont aucune importance, que la terre est plate, que l’humanité est née il y a cinq mille ans, et tout cela en temps réel ce qui est fantastique. 
 
 Ajoutez à cela l’anonymat qui permet la propagation des rumeurs. Impunément. Le pseudonyme est déjà un mensonge en lui-même, par omission. Qu’attendent les autorités pour l’interdire ?
 
 Elle est sans fondement cette idée que les nouveaux systèmes de communication parce qu’ils sont pratiques et rapides sont des moyens infaillibles de s’informer, d’apprendre, de se cultiver tout en rapprochant les individus. Comme si les connaissances pouvaient être livrées sur un plateau ! Si cela était vrai, l’école, le lycée et l’université n’auraient pas de raison d’être. L’acquisition de connaissances exige un effort, au minimum une participation. En appuyant sur un bouton on n’apprend rien. Apprendre, c’est donner de soi-même, chercher, poser des questions, mettre en doute, critiquer, refuser, nier. Prendre ses distances. Réfléchir.
 
 A l’inverse, on peut « avoir le réseau », la « 4G », un écran plus grand, être informé de partout, recevoir en direct des images des cosmonautes en suspension dans le vide intersidéral …et ne pas savoir qu’ici, dans cette maison, une enfant souffre en silence parce que des voyous font circuler sur Internet une image d’elle en tenue dépouillée, photo prise en cachette dans une cabine de douche lors d’une sortie en classe verte. On ne peut s’empêcher d’imaginer ce que feraient aujourd’hui un Hitler ou un Staline avec la fibre et les satellites. 
 
 Outre le risque d’offrir une large audience à l’expression des plus bas instincts des individus, il y a l’illusion qu’on peut, en tapant un mot, tout savoir sur tout. Derrière une communication de façade, des sollicitations continuelles et des informations éparpillées, il faut craindre le pire : l’effacement d’une pensée intérieure, personnelle, originale.
 
 
 
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Le gauchisme est-il un humanisme ? (suite)
 
 
 
 Le ministre de l'éducation nationale avait proposé "un temps d'explication et d'échange" entre professeurs et élèves en hommage au colonel Arnaud Beltrame qui au prix de sa vie avait sauvé celle d'une femme prise en otage par un terroriste islamiste. 
 
 
 Un syndicat, voyant là "une rhétorique nationaliste" a cru bon de préciser qu'il n'y avait dans cette proposition "aucun caractère obligatoire", et que les enseignants pouvaient "user de leur liberté pédagogique". C'est ce même syndicat qui avait tenu des stages "antiracistes" ouvert à tous sauf aux blancs.
 
 
Sont-ce les mêmes qui prônent le "Vivre ensemble" ?
 
 
 
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Chassez le naturel...il revient au galop
 
 
 
 Après l'attentat islamiste qui a coûté la vie à quatre personnes le vendredi 23 mars à Carcassonne et à Trèbes, un candidat d'extrême gauche a déclaré qu'il se réjouissait de la mort d'un colonel de gendarmerie.
 
 Ce colonel est Arnaud Beltrame qui a sauvé la vie d'une caissière du supermarché prise en otage, en se substituant à elle. 
 
 Les opinions extrêmes, prisonnières des dogmes, sont incontrôlables. Un jour ou l'autre, que ce soit à l'extrême droite ou à l'extrême gauche, le dérapage est possible. En termes simples accessibles à tous, Ces gens-là pour se construire désignent l'ennemi à la vindicte populaire. Souvenez-vous de cette affiche qui exhibait un brodequin sur une tache de sang. Il n'en faut pas plus pour exciter les sentiments primaires d'une partie de la population hostile à la maréchaussée. Cela se passait pourtant quelques années après que, face au terrorisme, les policiers avaient montré un courage exceptionnel et gagné la popularité.
 
 Peu importe. Le poids de l'image. L'impact des slogans racoleurs et des mensonges répandus sur les réseaux "dits" sociaux.
 
 Qu'un ancien tortionnaire déclare que les chambres à gaz ne sont qu'un détail dans l'histoire, cela n'avait bouleversé qu'une frange de la population, et dans un temps limité. Ces attitudes extrêmes qui, plus que des dérapages sont des délits, permettent de rassembler des forces souvent très actives autour de meneurs. Car la démocratie leur accorde tous les moyens possibles de se défendre. On peut dans certains pays fouetter ou pendre quelqu'un pour ses opinions ou sa religion, mais ici on ne pourra toucher ne serait-ce qu'un cheveu sur le crâne du pire des criminels.
 
 Il faut donc faire avec. Entendre des propos ignobles d'un individu qui prétend défendre les intérêts du peuple et qui se réjouit de la mort d'un homme.
 
 Et se contenter de parler, écrire, protester, hurler.
 
 
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Foulard bout de tissu
 
 
 
 
Femme voilée, 
mon arrière-grand-mère l’était.
Barbe fournie, 
il fut un temps où des révolutionnaires l’arboraient !
Femme claustrée, 
la France en a connues, elle en claustrera encore.
 
Livre de prières 
il y en a des piles dans les églises, plus encore qu’il y a de croyants.
Tendance à s’imposer, 
cela m’est arrivé quand je n’étais pas convaincant.
Crainte du savoir, de l’histoire, de la science. 
Peur de comprendre.
 
Refus du questionnement, 
talon d’Achille de mon voisin d’en face.
Envies de violence, 
qui oserait dire qu’un jour elles ne l’ont pas chatouillé ?
Camion fou, 
alcoolisme, drogue ou simple fatigue. Perte de contrôle.
 
Conduite irraisonnée, 
ainsi va le monde.
 
 
 
 En relisant cela je me dis qu’il n’est pas étonnant que l’islam soit compatible avec mon pays. Certes, du voile sur la femme au camion fou qui tue, cela fait beaucoup pour une seule foi. Mais à constater le peu de réactions des gens autour de moi face à la progression d’un mal qui bafoue les lois, nie les valeurs, et ronge le pays tout entier, force est de constater que le danger réside en nous-mêmes, et non en une religion qui n’a de vérité que le nombre de ses adeptes. Et pourquoi sommes-nous ainsi faits, apathiques, indolents, amorphes ? 
 
 C’est que les français, ça n’existe pas. Il y a mon voisin d’en face qui ne se pose pas de question, mon cousin, un autre que je ne connais pas, et des millions qui chaque jour se font un signe en prenant leur courrier. Mais tant que la personne et ses biens ne sont pas menacés, elle se tait. Elle se fait oublier. En réalité, elle a la pétoche. Au tréfonds de nous-mêmes on a détecté le danger, mais comme un français sur cent meurt par accident ou du cancer, on se dit que ce n’est pas encore notre tour. Et on vit bien comme ça. 
 
 Le hic, c’est qu’on a des enfants. Conduite irraisonnée.
 
 
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Le chemin et le but
 
 
 
 Je lis « Le chant des roues » de Claude Marthaler (1). Il raconte son voyage autour du monde à bicyclette, périple qui, en sept ans, lui a fait traverser quatre continents : l’Europe, l’Asie, l’Amérique et l’Afrique. Cette lecture me passionne, comme tous les récits de voyages et peut-être un peu plus. Car ce voyageur au long cours, par ses découvertes, ses rencontres, ses joies, ses déceptions aussi et jusqu’à ses colères, nous dresse un tableau de l’humanité. Des hauteurs de l’Himalaya à la Vallée de la mort quatre vingt mètres sous le niveau de la mer, en passant par le cercle arctique, la Cordillère des Andes et pour finir l’Afrique, partout il a rencontré des femmes et des hommes qu’il a su regarder sans préjugé, sans jamais manifester la moindre condescendance, sans juger. Mieux encore : son regard n’est pas celui d’un observateur. Il est observé lui aussi et peut-être plus car là où il arrive, il est inattendu. Le voyage à bicyclette s’il est difficile physiquement et souvent moralement pour celui qui l’entreprend est aussi un moyen de susciter la curiosité, les échanges et la fraternité. Les problèmes les plus graves que Claude Marthaler a dû surmonter sont ceux créés par des administrations tatillonnes avec lesquelles il lui fut souvent impossible de s’entendre. Mais avec les hommes et quelquefois les plus humbles vivant dans les régions du monde les plus déshéritées, partout : de l’accueil, de l’entraide, du plaisir. 
 
 Outre l’intérêt de cette lecture, je suis tombé sur une réflexion qui m’inspire. C’est à la page 222. Il est en Amérique du sud, en route pour l’extrême sud du continent : Ushuaia. L’inquiétude grandit en lui car la certitude d’y arriver concrétise la fin de son voyage. Il aurait presque envie de ralentir pour faire durer encore ce voyage déjà long de cinq ans.
 
 
« Une fois de plus je réalise combien le chemin est plus important que le but. »
 
 
 Il m’est arrivé au cours de déplacements –certes plus modestes que celui de Claude Marthaler- de vérifier cette remarque. En Irlande par exemple, la rencontre avec Peter –dont j’ai déjà parlé sur ce blog- m’aurait presque fait oublier les curiosités que les guides touristiques disent incontournables. Les paysages fantastiques, la lumière et l’omniprésence de l’océan, le Connemara, les jeux celtiques et les chevaux sauvages ne m’ont pas fait monter les larmes aux yeux. Peter oui. Je suis encore ému en prononçant son nom. 
 
 Il faudrait s’entendre sur ce qu’on appelle le but du voyage. A l’évidence pour l’auteur du livre, ce n’était ni la Patagonie ni l’Himalaya ni même l’accomplissement de l’exploit : faire le tour de la planète en vélo. Je crois que si le voyageur a un but, c’est le voyage lui-même. La vadrouille, l’errance. Voyager autour du monde, c’est faire un tour comme on dit. Au gré de l’envie ou des rencontres mais pas seulement. Par obligation quelquefois, le temps d’obtenir un visa. Par nécessité pour trouver à manger, faire le plein d’eau, s’assurer un abri pour la nuit. Au bout de la vadrouille il n’y a rien qui pourrait être inscrit dans un guide. Parce qu’il n’y a pas de bout. Que du sentiment, des questions, de l’émotion.
 
 Seulement voilà, nous sommes ainsi faits que nous ne pouvons vivre sans savoir où nous allons. Même les nomades se déplacent en fonction de quelque chose, les saisons, les besoins de leurs animaux, les pèlerinages, les rassemblements, sans parler bien sûr des interdictions qui leur sont faites ou des persécutions. Nous aimons savoir où nous allons : c’est plus qu’une question d’assurance, de garantie quant à l’avenir. Les hommes politiques l’ont bien compris qui exploitent à outrance notre souci du lendemain. Sous forme de promesses, on nous dessine un avenir jusque dans les moindres détails, inversion de la courbe du chômage, augmentation des salaires, exploration de la planète Mars, des repas pour tout le monde, plus un seul SDF pendant l’hiver, on donne même des dates, des échéances. Imaginez-vous une société dans laquelle le chef de l’état pourrait dire : 
 
 
« Nous ne savons pas de quoi demain sera fait, nous verrons bien ! » ?
 
 
 Et pourtant, ferait-il plus de mal qu’un autre qui nous promet la lune ?
 
 Il y a aujourd’hui des sociétés qui vivent au jour le jour, sans se préoccuper du lendemain ou si elles s’en préoccupent, elles le lisent dans les astres ce qui revient pour nous rationalistes à s’en remettre au hasard. Mais ces sociétés sont loin, très loin d’ici. En grands seigneurs que nous sommes, nous nous en remettons à l’infaillibilité du bulletin météo et des programmes électoraux...Finalement, qu’un président prévoie dans un an et trois mois l’inversion d’une courbe, ce n’est pas bien grave, en tout cas ça l’est moins que le chômage.
 
 Ce qui serait plus grave, même inquiétant, serait de tracer l’avenir en fonction d’une fin. Les sociétés qui ont agi ainsi ont sombré dans le chaos et l’inhumanité. Car si un but ultime est déterminé, fixé, décidé, la société tout entière y est assujettie et quiconque s’écarte du chemin tracé devient un hors-la-loi. Un déserteur s’il s’agit du sort même de la nation. Pour ceux qui s’écartent du chemin en cas de guerre, la langue française dispose d’un catalogue fourni : séditieux, traître, félon, mutin, rebelle, insoumis, agent de l’étranger...
 
 Mais la guerre n’est pas une fin, un but ultime. Même la victoire n’est pas une fin. Elle est insuffisante pour satisfaire la soif d’absolu qui est la nôtre. Il nous faut des dieux, et si c’est impossible, à défaut de croire en un au-delà réparateur, d’un monde où toutes les justices seraient rétablies, qu’au moins on instaure ici-bas un monde de paix et de bonheur. 
 
 Des idéalistes –ou qu’on croyait tels- s’y sont essayés, parfois avec succès, je pense à Godin qui conçut pour ses ouvriers le Familistère de Guise. Owen aussi en Grande-Bretagne. Mais ce furent des expérimentations réalisées à l’échelle d’une usine, d’une ville ou d’une région. Dès qu’on a voulu aller plus loin, sur un pays, un continent ou la planète entière, l’application d’idées au départ généreuses a mené à des tragédies. Il ne s’agissait plus de sauver une nation, d’engager des millions d’hommes et de femmes sur un programme ou un acte même d’envergure historique, mais d’appliquer une idée, de s’engager dans un système où l’existence de chacun, jusque dans sa vie la plus intime était impliquée. Jalonnée de discours, de plans, de quotas, de records et d’exploits, l’idée devient vérité universelle, porteuse tout à la fois du but final et des moyens d’y parvenir. En conséquence, tout ce qui gêne ou ralentit l’accomplissement du plan doit être combattu. Avec succès car le but final étant le bien de tous, celle ou celui qui se met en travers du chemin –plus qu’un dissident ou un renégat- devient l’ennemi de tous, l’ennemi d’un peuple. La pire des accusations, fatale. Quoi de plus horrible que cette maxime « qui veut la fin veut les moyens ». Horrible car trop souvent approuvée, plus d’une fois appliquée dans l’histoire. 
 
 Comme le voyageur qui n’a d’autre but que de tourner autour de la terre et de faire des rencontres, viendra le temps j’espère où, bien que vivant dans le projet car nous sommes ainsi faits, réduisant la voilure, nous serons bien contents de suivre notre bout de chemin, un œil sur l’horizon certes, mais en regardant où nous mettons les pieds.
 
 
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(1) éditions Olizane, Genève, 2002 
 
 
 
 
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