Savoir dans la poche
 
 
 On consultait les astres et les entrailles des animaux. Quand on ne savait pas expliquer quelque chose on attribuait le mystère aux facéties des dieux. Les plus téméraires se mirent à émettre de nouvelles hypothèses. Des gens courageux bousculèrent les idées reçues et transmises depuis des siècles. Certains le payèrent de leur vie, car ces idées convenables et conformes à l’esprit du temps ne devaient pas être mises en cause. Avec les Lumières et les révolutions, les découvertes scientifiques et l’instruction publique, aux forces obscures l’intelligence imposa sa loi. Certes l’école pouvait encore propager des idées fausses mais elle avait cet avantage en transmettant le savoir indispensable de permettre à la jeunesse de s’interroger, d’explorer des territoires inconnus. Si l’on ne trouvait pas la réponse en nous-mêmes, on questionnait un ami, un parent, un professeur. On cherchait dans un livre, un dictionnaire, une encyclopédie. Il n’y avait jamais réponse à tout pour la bonne raison que les humains que nous sommes n’ont pas la science infuse comme on dit, et que le progrès dans les connaissances ne va pas plus vite que la musique. Sans parler des questions fondamentales, celles qui sont la source de tout et sur lesquelles les grands savants de l’antiquité n’en savaient ni plus ni moins que nous. 
 
 A ceci près, et c’est le but de mon propos, que les plus sages de nos ancêtres avouaient qu’ils ne savaient pas grand-chose et qu’il fallait au moins reconnaître cela. Il manquait à nos Anciens la technologie qui permet au premier quidam du troisième millénaire venu d’avoir réponse à tout. Dîtes-moi comment notre philosophe de l’âge classique aurait pu connaître l’horaire du ferry menant de son île d’Egine à l’aéroport du Pirée, s’assurer qu’il restait bien une place dans l’avion pour Olympie en classe touristes, que la météo lui permettrait de profiter pleinement du spectacle des Jeux, et une fois arrivé sur les lieux, dîtes-moi comment il aurait pu vérifier que l’alarme protégeant sa villa sur les pentes de l’Olympe était bien activée, en étant dépourvu de ce petit objet qu’on peut aujourd’hui à tout moment sortir de sa poche et qui nous renseigne sur tout cela et sur plein d’autres choses ? Dîtes-moi ! 
 
 « Qui nous renseigne ». Un petit écran de 8 centimètres nous met au courant, et quand sa réponse n’a pas la précision attendue, au moins il nous tuyaute : partir après 9h pour éviter les bouchons, prendre un parapluie en fin d’après-midi, ne pas manquer d’allumer la télé à 20h pour ne pas louper l’événement du jour, bref ce n’est pas un objet mais un véritable cerveau d’appoint. Il renseigne. Le mot est approprié. Où ? Quand ? Qui ? Et parfois : Comment ? Le savoir contenu dans cette merveilleuse petite boîte est sans limite sur le lieu, le moment, la personne et même la manière. Il y a une question toutefois à laquelle il ne répond jamais : Pourquoi ? Il n’examine jamais la cause. Il dissertera avec force détails sur le déroulement de la nuit du 4 août, mais ne vous dira jamais pourquoi un beau jour une révolution mit fin au régime monarchique. S’il le fait, c’est en reproduisant des pages de textes déjà existant ailleurs sur le bon vieux papier. Avec pour vous une difficulté supplémentaire de lecture vu la petite taille de l’écran. 
 
 On me dira que les livres n’ont pas non plus réponse à tout. Je leur vois toutefois un premier avantage : ils n’interrompent jamais la conversation. Les rapports entre les personnes sont plus directs, sans objet interposé. Plus apaisés aussi, sans la menace de voir notre propos contredit par le premier wikipédien venu, qu’on n’avait d’ailleurs pas invité à notre table. 
 
 Si tout le savoir est contenu dans une boîte, cela évite de chercher une réponse en nous-même, de penser, de réfléchir. Cela dispensera un jour peut-être de questionner un ami, un parent, un professeur. Dans les trains, sur les trottoirs, dans les réunions de famille, sur les bancs de l’assemblée et les plateaux de télévision, au cinéma même et jusque sur les gradins des stades des millions de femmes et des hommes s’effaceront, s’inclinant devant une nouvelle idole certes minuscule, mais toute puissante car omnisciente et portable.
 
 Mais le pire, et j’y vois une incidence inquiétante sur le comportement de nos contemporains : ils pourraient croire avoir réponse à tout. Nos Anciens disaient qu’il fallait reconnaître ne pas savoir grand-chose. De cette élégance nous sommes incapables aujourd’hui. 
 
 
 
§
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Palais social
 
 
 
n
no
non
nooon
non na !
non, mais
non de non
nom de dieu
non  nein niet
non à l’Europe 
non au nucléaire
non aux tests ADN
non aux expulsions
non au déficit public 
non à la taxe carbone
non aux privatisations
non aux licenciements
non au tout sécuritaire
non aux délits d’initiés
non aux discriminations
non aux plans de relance
non au service minimum
non aux parachutes dorés
non au traité de Lisbonne
non aux inégalités sociales
non au dopage dans le sport
non aux magnats de la presse 
non aux suppressions de postes
non aux caméras de surveillance
non à la baisse du pouvoir d’achat 
non à la privatisation des universités
non aux délocalisations des entreprises
non au démantèlement des services publics
non au non remboursement des médicaments
non aux directives de la commission européenne
non au rejet de gaz toxiques à proximité des écoles
non à l’installation des éoliennes dans nos campagnes
non à la suppression programmée des hôpitaux de proximité
 
non à l’armée
non à la guerre
non à la disparition des casernes dans nos provinces
non au chômage technique et aux licenciements dans nos usines d’armement
 
 
 
 Femmes et hommes politiques d’opposition ! Comment voulez-vous qu’on vous croie sur parole ? Vous ne savez dire qu’un mot : « NON ». 
 
 Comme il suivait chaque année le Tour de France, Jean Amadou était amusé par l’omniprésence des manifestations contre ceci, contre cela au bord des routes. On peut comprendre cette façon d’exposer des revendications, sachant que les caméras de télé sont là pour les faire connaître à un nombreux public. Non au passage du TGV, non à l’autoroute, non à la baisse du prix du lait, etc. Un jour –c’est Amadou qui rapporte- sur une banderole je n’ai vu qu’un mot : « NON ». 
 
 Certes il y a des refus nécessaires. Bien que certains, criés et brandis sur calicots un jour et son lendemain par les mêmes personnes… ne soient pas toujours conciliables. Mais s’il n’y a que des refus, les gens se lassent et ne voient pas le bout du tunnel. Y a-t-il seulement de la lumière au bout du tunnel ? Une perspective, un projet ? Allez, soyons fou : une vision du monde ?
 
 Ah je pense à ces grands penseurs du siècle d’avant, ces Proudhon, ces Saint-Simon, ces Fourier, en voilà des philosophes, que dis-je des militants qui voyaient plus loin que le bout de leur non. Tenez, j’ai visité avec grand plaisir ce Familistère, à Guise imaginé, conçu et finalement –et c’est cela le plus important- construit à l’initiative de Godin, le fabricant de poêles et cuisinières à charbon. 
 
 D’abord, Jean-Baptiste André Godin est le fils d’un artisan serrurier en Thiérache. Il quitte l’école à onze ans pour aider son père à l’atelier. A 18 ans, compagnon du devoir, il fait le tour de la France, au cours duquel il est confronté aux injustices sociales, à la misère de l’ouvrier. Ses compétences techniques lui permettent à son retour de fonder sa propre entreprise. Socialiste, il s’enthousiasme pour la révolution de 1848 et pour les thèses de Charles Fourier. Menacé par le nouveau pouvoir, jalousé par les industriels concurrents qui voient en lui un empêcheur d’exploiter en rond, il s’expatrie quelque temps en Belgique. Quand il revient à Guise, grâce au succès de ses inventions (le poêle en fonte, puis en fonte émaillée) et à son génie industriel, son entreprise va connaître un double développement. Elle passe de 1857 à 1880 de 300 à 1500 salariés. En même temps, et c’est là sa grande idée, il édifie le « Palais social ». Plutôt que de jeter l’anathème sur la société capitaliste impitoyable du XIX° siècle, en quelques années il réussit à créer une société dans laquelle ouvriers et ouvrières avaient leur place. Leur école, leur théâtre, leur coopérative, leurs lieux de loisirs, et surtout un toit, appartements spacieux pour familles avec ou sans enfants, salle de bains, oui, rare au XIX° siècle ! Voici comment J.B.A. Godin présentait son projet :
 
« Le Palais Social n’est pas seulement un meilleur abri que la maison isolée de l’ouvrier, il est l’instrument de bien-être, de dignité individuelle et de progrès.
 Et c’est précisément parce qu’il donne tout d’abord satisfaction au plein développement de la vie physique qu’il ouvre pour le peuple de nouveaux horizons à la vie morale ; s’il en était autrement, il manquerait son but. Nous devons trouver au Palais Social tout ce qui est nécessaire à la vie, et tout ce qui peut, en la rendant agréable, concourir à son progrès. » 
(Solutions sociales)
 
Au Familistère, ajoutait-il, 1500 personnes pourraient vivre, se rencontrer, s’approvisionner, vaquer à leurs occupations « sans avoir jamais plus de 160 mètres à parcourir ». N’était-ce pas là une prison dorée pour l’ouvrier ? Au cours de la visite, l’idée m’avait mis mal à l’aise. Un regard sur ces immeubles de plusieurs étages, certes une immense verrière permettait aux enfants de s’amuser à l’abri, de grandes fenêtres éclairaient les pièces, mais quand même, ces immenses bâtiments en briques sont un peu tristes. Bon, essayons de mieux comprendre l’homme et son projet. A la question inévitable :
 
⦁ C’est bien tout ça, mais ce monsieur… patron de l’usine, ce monsieur Godin, était-il lui aussi confiné dans un trois pièces de l’immeuble ?
 
La conférencière nous dirigea vers un logement absolument semblable aux autres, à un détail près, il ne comportait que deux pièces… car M. Godin n’avait pas d’enfant. Que nos socialistes d’aujourd’hui en prennent de la graine. Oui, on peut aimer les intellectuels quand ils en viennent aux mains, dans le bon sens du terme, quand ils mettent leurs idées en application, et qu’ils s’impliquent eux-mêmes dans leur entreprise. J.B.A. Godin était tout sauf un utopiste. Un homme d’action. Le Familistère vécut environ un siècle, on pourrait même dire « survécut ». Car voilà, cette idée de rendre la vie facile aux ouvriers ne plaisait pas à tout le monde. Une vie épanouie commençant par l’instruction et l’éducation des enfants, l’école fut placée au centre de la cité. Ce qui n’a pas eu l’heur de plaire à notre Sainte Mère l’Eglise, habituée à trôner au centre des villages. Quand à la coopérative qui distribuait les biens de consommation à des prix sans concurrence car sans en tirer de bénéfices, elle était mal vue des commerçants de la ville. Et puis, considérer les gens du peuple comme des hommes et des femmes à part entière n’était pas dans l’air du temps. Je crois qu’Owen en Ecosse a tenté la même expérience, mais sans succès.
 
 Je les entends d’ici les critiques, je vois les ricanements. Fourier, Godin, c’est du pipo, d’ailleurs votre maître à tous a rangé une fois pour toutes les socialistes de son siècle au chapitre de l’Utopie. Les plus méchants diront : paternalisme. Les plus avertis oseront même avancer que ce Monsieur Godin et son « Palais social » étaient le ballon d’oxygène qui, de temps à autre permet au capitalisme de survivre.
 
 Le marxisme, par contre, c’est du solide, du costaud. La pauvre petite ville de Guise en Thiérache paraît bien ridicule comparée aux vastes espaces où s’édifia par la suite le socialisme réel. A la réflexion, on peut se demander si le contraire n’aurait pas été préférable. Des barbelés autour de l’hôpital psychiatrique, à Guise, et les vastes espaces, Russie, Chine, Corée, Cuba, pays de l’est où les idées généreuses de nos socialistes utopistes auraient pu tenter de rendre à des millions de gens une vie heureuse.
 
 Camarades révolutionnaires, un beau jour serez-vous capables d’émettre un avis positif sur quelque chose ? De dresser un tableau de la société de vos rêves ? Soyons modestes : de nous donner une idée de ce qu’elle sera ?
 
 Je pose ces questions pour deux raisons : 
 
1/ Chaque fois que vous direz non à quelque chose, votre refus sera mis en perspective, dans l’attente d’une alternative devenue crédible.
 
2/ Nous saurons où vous voulez en venir, ayant une idée de la société future AVANT son instauration, principe de précaution oblige. 
 
 
§
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Violence
 
 
 
 
 Ces ostalgiques qui prétendent, vingt ans après la chute du mur de Berlin et l’ouverture des archives que là-bas des conquêtes sociales sont remises en cause, de quel droit se permettent-ils de faire l’éloge de ce dont ils n’ont pas souffert ? Qu’ils relisent London, Plioutch, Soljenitsyne, Chalamov, qu’ils se demandent ce que sont devenus les Imre Nagy, les Dubcek, et tous ces militants sincères restés fidèles à leurs principes ! 
 
 Qu’on ne me réplique pas qu’à mon tour je n’ai pas d’yeux pour voir ici la misère, le chômage, la difficulté de vivre pour des millions de gens, la délinquance, l’incompétence des gouvernants. Mais je ne suis pas un communiste à l’envers. Je ne prétends pas que nous vivons au paradis, ni que le capitalisme est un objectif à poursuivre. Au moins, je me rends compte que je suis en liberté, que les adversaires du régime en place ne seront ni rééduqués ni internés en hôpital psychiatrique. Je vois aussi que les chars ne sortent pas des casernes pour écraser les manifestations des enseignants, des postiers et des travailleurs licenciés. Que pendant cinq mois tous les samedis des manifestations violentes sont tolérées en plein Paris et dans les villes de province. Qu’on peut impunément brûler l’effigie du président. Je constate que le pire des délinquants dispose d’un avocat pour sa défense, que des journaux à fort tirage publient des caricatures du plus haut magistrat de la république sans être poursuivis.
 
 Il fut un temps où le socialisme à l’est faisait tourner à plein régime l’idée révolutionnaire. La faillite du communisme a tout remis en cause. En manque d’un idéal crédible et mobilisateur à proposer, l’extrême gauche est en errance. Il y a le dépit, même la rage, d’avoir perdu la guerre contre le Grand Satan, mais aussi ces casseroles que les révolutionnaires encore actifs traînent derrière eux. Après le goulag, aller convaincre les peuples que le socialisme peut encore aujourd’hui être une perspective pour l’humanité ? La violence des manifestations avec la présence quasi permanentes de casseurs, peut s’expliquer par ce trou béant laissé dans la mémoire collective. A court d’arguments les esprits s’échauffent, c’est humain. Quand il n’y a plus rien à croire, c’est désespérant. 
 
« …mais que feriez-vous donc sans « ennemis » ? Mais vous ne pourriez plus vivre, sans « ennemis » ; la haine qui n’a rien à envier à la haine raciale, voilà l’atmosphère stérile que vous respirez… »
 
 Soljénitsyne, lettre au secrétariat de l’Union, le 12 novembre 1969
 
 
§
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Madame Martin
 
 
 
 
 La pensée contemporaine -au moins en occident- s’est laissée infiltrer par la sociologie. Plus précisément par ce qu’on nomme maintenant le « sociologisme ». Quand on dit « tout s’explique », on sous-entend que tout s’explique par des causes sociales. Il n’est pas de problème qui ne puisse être élucidé par ce moyen. Il y a quelques jours des gens du voyage ont été agressés et même chassés violemment par d’autres habitants suite à une rumeur propagée dans les réseaux sociaux selon laquelle ils kidnapperaient des enfants (ce qui n’est pas sans rappeler la sombre histoire de l’antisémitisme, mais c’est un autre sujet). Lors du débat qui s’ensuit, après avoir déploré les faits, le député concerné aborde la question de la misère sociale et du manque de crédits alloués à l’administration pour remédier à ce fléau. L’équation est connue et développée par tous les partis de la gauche à la droite : misère > désespoir > violence. La gauche approfondit et pose une équation de « second degré » : violence < désespoir < misère sociale < capitalisme. Ainsi tout s’explique. 
 
 L’ingénu qui demanderait, regardant ces scènes terribles qui tournent en boucle sur toutes les chaînes, s’il vous plaît arrêtez l’image…là : qui est cet individu, pourquoi frappe-t-il, quel est son métier, qu’est-ce qui fait qu’il est maintenant ici, comment l’histoire de sa vie passe-t-elle par ce moment tragique ? L’ingénu qui poserait ces questions pourtant essentielles n’aura pas de réponse, même si sur le plateau tous les experts possibles sont réunis. 
 
 Cette pensée sociale, sociologique, globalisante ne conjugue jamais l’être humain au singulier. Pour elle, madame Martin qui habite au 34 rue de la paix à St Gilles n’existe pas. Pour qu’elle existe, il aurait fallu que son nom fût associé à une activité publique, une cause, une association, un parti, un combat, une affaire, ou même un crime. On aurait rangé alors madame Martin dans la catégorie « directrice de quelque chose », épouse d’une personne célèbre, femme de conviction, militante, combattante, délinquante, ou pire : criminelle. Mais l’identité, la singularité, l’être même de cette femme, sa sensibilité, ses convictions profondes ou ses doutes, ses désirs ou ses souffrances, sont pour le sociologisme autant d’épiphénomènes, spécificités certes dont personne ne peut nier l’existence mais qui souffrent de ce défaut : elles ne sont pas constituantes d’une conception du monde, d’un plan général susceptible de situer la place et de définir le rôle de l’être humain dans le monde, et son devenir. La personne « madame Martin », autant que la personne qui l'autre matin est allé molester des gens du voyage échappent à tous les systèmes possibles qu’ils soient philosophiques, politiques ou religieux. 
 
 Ce qu’on sait de madame Martin n’a rien à voir avec ce qu’elle est en réalité, ce qui pour elle est le plus important, l’essentiel : son intimité. Ce que les systèmes de pensée connaissent de cette dame est encore plus superficiel que ce qu’un interrogatoire policier pourrait révéler. Car ce dernier, même s’il ne remonte jamais aux sources, s’il n’explique jamais complètement les raisons d’un acte, s’il faut des mois d’entretien pour qu’une analyse aboutisse à quelque connaissance de la psychologie humaine, les informations recueillies ne sont pas « de surface » et ne s’interdisent pas de violer quelque jardin secret. Preuve qu’il y en a un. Mais dans ce jardin, la pensée qui ne pense l’humain que comme membre d’une catégorie, d’une classe, d’une ethnie ou d’une nation, qui pense l’homme exclusivement comme un-être-dans-le-monde, dans ce jardin cette pensée ne pénètre pas. Le portillon lui est fermé. Private. No entry.
 
 Par goût du paradoxe, on pourrait dire qu’une pensée qui explique tout (totalitaire) n’envisage pas cette femme comme une totalité singulière. 
 
 En quoi cette manière de penser est-elle totalitaire ? Regardez l’artisan qu’on appelle pour réparer ou pour installer quelque chose. Avant de partir, il fait le tour de son atelier, choisit les outils dont il pense avoir besoin selon l’idée qu’il se fait du travail à accomplir. Il opère une sélection, et le meilleur ouvrier est celui qui dispose des bons outils certes, mais surtout des outils appropriés. Pour revenir à cette façon de penser « qui explique tout », elle prend de l’être humain ce dont elle a besoin pour construire et maintenir la cohérence de son système. Autant elle ignore la singularité (l’intériorité) des individus, autant elle est d’une perspicacité étonnante quand à discerner ce qui dans le comportement de l’individu peut alimenter son hypothèse. Autrement dit, ce qu’on nomme communément le « prêt à penser » ne découvre dans le monde réel que ce qu’il veut y découvrir. Cette construction idéologique dont la première qualité est la cohérence totale, non fractionnable, non questionnable et non discutable met évidemment hors de cause l’imprévisibilité du comportement humain, bref sa liberté. 
 
 Les systèmes de pensée qui affirment que « tout est économique », « tout est social », « tout est politique » rencontrent dans notre société un certain succès dans la mesure où il est plus facile d’expliquer un acte par une cause connue (surtout si elle confirme une thèse à défendre) que par un long cheminement dans les circonvolutions compliquées de tous les comportements possibles propres à la nature humaine. Si l’on refuse de voir en chaque être humain un être unique, on se dispense de toute réflexion sur la responsabilité, la conscience de soi, le libre arbitre. Tout s’explique alors facilement, sans discussion possible, par des causes sociétales qui conduisent – car l’idée de responsabilité est prégnante et ne peut être écartée- à nous perdre en conjectures avant de livrer à la Justice la dernière découverte du sociologue à la mode qui a défriché une zone de laquelle la personne humaine est exclue. 
 
 
§
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Hommage à Xavier Jugelé
 
 
 
 
 Mépris pour les symboles et les valeurs de la république, haine de la police et des institutions,  goût prononcé pour la violence, aptitude particulière à se cacher et se fondre dans la foule, ajoutez à cela une bonne dose d’antisémitisme, voilà les révolutionnaires des temps nouveaux. 
 
 Leur dernière lâcheté: la profanation d'une plaque à la mémoire de Xavier Jugelé, gardien de la paix, assassiné par un islamiste le 20 avril 2017. Sur la plaque est projeté en noir le sigle anarchiste, un macaron de "Action antifasciste" est collé, orné de deux drapeaux, un rouge et un noir. Sur le bas de la plaque est apposée une étiquette sur laquelle figurent les mots "Etat d'urgence citoyenne".
 
 Singulière époque où derrière la confusion de leurs verbiages récités, les ennemis du genre humain se retrouvent dans un même hommage à l'obscurantisme.
 
 A ces fous de dieu et ces fous de tout, il faudra qu’un artiste érige une statue. Fière, puissante, la République se dresse. Elle est magnifique. Elle prend quelque repos, s'appuie sur la tête d'un homme qui chancèle. Les deux trous de sa cagoule ne sont plus en face des yeux. Une boule de pétanque tombe de sa main. Sur le marbre de son dos, un espace laissé libre par le sculpteur permettra au passant amusé de faire des petits dessins, croix gammées, faucilles, marteaux et sur le socle on lira, gravé dans la pierre : « Ære perennius exegi monumentum ». 
 
 
 
 
 
 
« J'ai érigé un monument plus durable que l'airain. » 
 
 
 
 
§
 
 
 
 
 
 
 
Etre bourgeois...
 
 
 
 ...c’était posséder des biens, ne rien faire de ses mains et tirer profit du travail de l’ouvrier. En gros, le bourgeois était celui qui accumulait un capital en exploitant le travail, d’où le terme plus précis de « capitaliste ». 
 
 Ce dernier existe encore et s’est même enrichi. Il ne fait toujours rien de ses mains, mais survole en classe affaire les cinq continents, manageant de son fauteuil d’immenses entreprises qui produisent tout ce que le cerveau humain est capable de concevoir, pour le meilleur et pour le pire. Le capitaliste d’aujourd’hui accumule un capital sans jamais devoir un jour manipuler une machine ni même mettre le pied dans une usine. Il est hors de portée, parfois même anonyme. Et gare à celui qui –plus téméraire que les autres- oserait passer en revue ses outils de production, revêtant le temps d’une visite le bleu des ouvriers et leur parlant en camarade. Ça ne prend plus. Et quand survient le jour des mauvaises nouvelles à annoncer, il pourrait bien prolonger sa visite barricadé dans un bureau, gardé par trois molosses de la tendance dure jusqu’à satisfaction des revendications.
 
 A l’instar de l’ouvrière, la classe bourgeoise s’est métamorphosée. On peut être bourgeois sans atelier, sans usine et même sans bureau, sans outil de production ni salarié. Je me demande même s’il n’y a pas ici ou là quelque bourgeois sans le sou. La bourgeoisie n’est pas nécessairement associée à la possession d’un capital, elle est un état d’esprit, une manière d’être. Son origine il faut la chercher dans ce qu’on appelait autrefois l’aristocratie ouvrière, les cols blancs. Si nombre de travailleurs ont été maintenus dans une condition prolétarienne ou pire, rejetés hors du système de production, la majorité d’entre eux s’est enrichie. Suite aux révolutions technologiques, aux lois sociales, aux conquêtes syndicales, la classe ouvrière a changé, nombreux sont les travailleurs qui épargnent, accumulent même parfois un capital, investissent dans une maison, des automobiles, et mènent un train de vie qui aurait été inimaginable il y a un siècle. « Embourgeoisement » est un mot inélégant, péjoratif, presque une insulte, mais qui permet de mieux cerner la personnalité du bourgeois, son état d’esprit, en mettant le doigt là où ça fait mal : sur son origine. Le bourgeois, c’est celui qui ne l’était pas avant, qui est parvenu à un certain statut social, plus confortable, qui possède quelques biens, qui ne travaille plus de ses mains, croyant en des valeurs morales compatibles avec une vie rangée, méfiant vis-à-vis de tout ce qui pourrait bouleverser l’ordre établi. Cette méfiance s’associe chez lui à une certaine lucidité : il ne voit pas le monde à travers les lunettes toujours trompeuses d’une idéologie. Sa lutte finale à lui, c’est l’assurance que son patrimoine sera sauvegardé, si possible augmenté. En politique, s’il réprouve les extrêmes, l’intolérance et le terrorisme, c’est toujours à demi-mot, en catimini et dans des cercles restreints. Chez lui pas de manifeste, pas de revendications, pas de slogan à inscrire sur calicot. On ne verra jamais le bourgeois défiler en hurlant :
 
 
« Pour la suppression des impôts sur la fortune ! » 
« Préservons les inégalités sociales ! »
« Vive la société capitaliste ! »
 
 
Ce sont des choses qui ne se disent pas. Le conservatisme n’est pas un programme, encore moins une fin. Et c’est là toute la force des idées qui, à l’autre bout de l’éventail politique, appellent au changement. En refusant le statut quo elles séduisent, s’expriment, se crient, se développent et mobilisent. La tentation est grande de se ranger du côté de ceux qui promettent le renouveau. Et si le bourgeois est conservateur dans l’âme, il se permet parfois quelque dérapage. Il brave la tradition en prenant -soit par amusement, soit pour se donner bonne conscience- des airs rebelles. Il y a aujourd’hui figurez-vous, des bourgeois de gauche. Ils s’indignent de tout ce qui ressemble à des idées, des postures ou des instances réactionnaires : le racisme, le machisme, l’homophobie, le tout sécuritaire, l’armée, la police, les multinationales, l’impérialisme américain, Eurodisney, l’OTAN, le sionisme, les chaînes d’information privées pour « grand public », ils s’en sont même pris à « Harry Potter »…avant de reconnaître que les enfants des écoles, passionnés par le thème de la magie se mettaient à lire. 
 
 Il y a une chose dont ils ne s’indignent pas : c’est l’incompatibilité entre leur soif affichée de justice et… leur statut social. Qu’un ouvrier se laisse entraîner vers l’idéal communiste, on peut le regretter, mais il n’y a rien à reprocher à une personne dont la situation justifie qu’elle souhaite un partage des richesses. Mais qu’une autre qui dispose de tout, qui habite un quartier tranquille et dispose d’une retraite confortable vienne reprocher à quelqu’un qui n’a rien de tout cela de n’être pas insensible aux sirènes des extrêmes, ou tienne à qui veut l’entendre un discours social, là il y a quelque chose d’insupportable. Bref, parce que je me méfie de tout ce qui est contre nature, le bourgeois je le préfère de droite.
 
 
§
 
 
 
 
 
    
 
 
 
 
 
 
 
 
 
La chambre 9x12 Fotokor 1C
 
 
 
                                                                    PC210003.JPG
                                                                                                                                                cliché M.Pourny
 
 
 C’est un appareil produit en Union soviétique de 1932 à 1939 pour des clichés sur plaques de 9x12cm. Il est une copie quasi parfaite du Zeiss Ikon Maximar 207/7. Mis au point sur l’infini il mesure 20cm de long.
 
                                                                                                PC220001.JPG
cliché M.Pourny

 
 Fermé (abattant replié) c’est un parallélépipède de 16 cm (hauteur), 11cm (largeur) et 5,5cm (épaisseur). 
 
 L’objectif, un Ortagoz f :4,5 :135mm est monté sur un obturateur Gomz à 3 vitesses : 1/25°, 1/50° et 1/100° plus les poses B et T. Les diaphragmes s’échelonnent de 4,5 (grande ouverture) 6,3,  9,  12,5,  18,  25  à  36. Même ouvert à 4,5, la visée sur dépoli est difficile, le rectangle de toile qui encadre le châssis arrière de l’appareil ne protège pas suffisamment de la lumière latérale. L’opérateur devrait se couvrir d’un voile noir, à l’ancienne. 
 
 Obturateur et objectif sont disposés sur une platine qui peut être déplacée latéralement et en hauteur (4cm d’amplitude dans les 2 cas), manœuvres utiles pour les prises de vue d’architecture ou certains clichés d’atelier. 
 
 La mise au point (de l’infini à 1m50) se fait à l’aide d’une crémaillère qui commande   l’extension du soufflet. La plate-forme qui porte l’ensemble optique peut être déplacée assez loin en avant (double tirage) pour la prise de vue rapprochée.
 
PC210005.JPG
cliché M.Pourny
 
 
 L’appareil permet trois modes de visée. Pour une mise au point parfaite rien ne vaut celle réalisée sur le verre dépoli. Avec deux inconvénients : l’image étant inversée (haut et bas) la composition n’est pas facile. En outre cela suppose une série de manœuvres : la mise au point étant faite sur dépoli, il faut retirer celui-ci pour introduire la châssis chargé d’une plaque sensible (ou d’un plan film disponible encore aujourd’hui en 9x12). Celui-ci aura bien sûr été chargé dans le noir, dans le cas d’un voyage, il faudra préparer les châssis et surtout s’assurer qu’ils sont parfaitement protégés de la lumière ! 
 
 Pour un cadrage plus rapide, on utilise le petit viseur reflex fixé au sommet de la platine porte objectif, avec échancrure pour photos horizontales ou verticales. Autre méthode, le viseur dit « iconomètre », en faisant coïncider deux cadres, le plus petit où placer son œil (sur le boîtier de l’appareil) avec le plus grand qui se déploie sur le côté de l’objectif. Dans ces deux cas, la mise au point se fait au jugé, en reportant la mesure sur l’échelle gravée en mètres sur l’abattant : infini puis 10, 5, 3, 2 et 1,5m.
 
<span style="fon
Ces blogs de Politique & Société pourraient vous intéresser