Pourquoi donc ces gens-là...
 
 
 
 ...ne sont-ils pas contents ? Ils disent que leurs déplacements leur coûtent de plus en plus cher, qu’ils ont du mal à boucler leurs fins de mois, qu’ils n’arrivent plus à vivre et à faire vivre leur famille décemment ni à s’accorder des loisirs. Ils disent qu’ils ne sont pas insensibles au danger que la pollution automobile fait peser sur l’environnement, mais que pour un artisan, un ouvrier, un paysan, un commerçant vivant loin des métropoles, l’achat de véhicules propres n’est aujourd’hui financièrement pas possible. 
 
 Nous vivons heureusement dans un pays où le droit de manifestation est respecté. On nous le rappelle d’ailleurs régulièrement, le rôle des forces de l’ordre étant d’éviter tout débordement susceptible d’empêcher les protestataires de se faire entendre. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que des manifestants par centaines de milliers répartis sur tout le territoire ne sont ni mobilisés ni encadrés ni représentés par une association, un parti politique ou un syndicat. Finalement ils ne représentent qu’eux-mêmes. On peut comprendre le désarroi du personnel politique du pays. La tradition veut que les mots d’ordre, les slogans, les calicots exhibés dans les cortèges soient compatibles avec les revendications et les programmes élaborés dans les sphères responsables, les bureaux syndicaux, les comités centraux, les comités de grève, bref les instances représentatives le plus souvent élues. Or dans le cas présent, il n’en est rien : pas de leader, pas de programme. Incroyable, inquiétant. 
 
 On connaît les fonctionnaires, les ouvriers, les cheminots, les techniciens de surface, les commerçants, les restaurateurs, les aubergistes, les éboueurs, les paysans, les artisans, les routiers, les chauffeurs de taxi, les pêcheurs, les retraités, les jeunes des banlieues, on connaît même les délinquants, les racistes, les gauchistes, les fascistes et les homophobes, mais quand tous ces gens sont rassemblés, on ne sait plus qui ils sont. On utilise un artifice, en les identifiant par la couleur de leur gilet. Ils sont en nombre certes mais pas suffisamment pour qu’on parle de population. Comme on ne peut pas expliquer le phénomène, la moquerie tient lieu d’analyse. Le monde éclairé –ou qui croit l’être- nous parle de « beaufs », « d’homophobes », de « racistes », de gens sans culture, et toise ces centaines de milliers de gens avec mépris et condescendance. Tout juste si on ne parle pas d’une révolte de rustauds.  
 
 On entend peu les commentateurs évoquer le « peuple ». Six lettres lourdes de sens et qui nous renvoient autant à la sociologie qu’à l’Histoire pour un concept non encore estampillé par la magistrature syndicale et politique. Par les syndicats parce qu’au-delà des catégories qu’ils défendent, ils ignorent les autres. Par les partis de droite parce que derrière ce mot, d’autres plus terribles encore leur viennent en mémoire, et pas seulement des mots. Par les partis de gauche parce qu’il leur reste quelques stigmates de marxisme et qu’ils peinent à analyser une situation sans faire référence à la division de la société en classes sociales antagonistes.
 
 Et pourtant, quand on enseigne la Révolution française aux élèves des écoles, on dit que le peuple a pris d’assaut la Bastille. Si un enfant nous demande ce que c’est que ce peuple qui a mis fin à des siècles d’injustice, que devra-t-on lui dire ? Qu’il s’agit des pauvres ? Des gueux ? Des Jacques ? Des vilains ? Mais il faudra qu’on lui parle des philosophes, des encyclopédistes, des réformateurs, des utopistes, des révolutionnaires, des orateurs, du tiers-état, des bourgeois, sans parler des bandits, des apôtres de la terreur, des va-t-en guerre, des justiciers mais aussi des vengeurs, bref d’une multitude de gens qui ont tous peu ou prou participé à la chute de l’ancien régime.  
 
 Donc on ne parle de peuple que dans le cas d’une révolution. Brrrr… Restons-en aux personnes qui portent des gilets jaunes !
 
 
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Les sondages ne disent pas tout
 
 
 
 
 
 Si 80% des français soutiennent les personnes qui portent un gilet jaune, n’ayons pas peur des mots : on est à la veille de la Révolution. C’est ce que penserait quelqu’un qui ne nous connaît pas, une personne étrangère ignorant tout de la France et de ses habitants. Mais à nous on ne la fait pas. Les révolutionnaires d’ici sont surtout actifs le dimanche dans les réunions de famille, le soir devant la télévision ou lors des enquêtes d’opinion. Il y en a même de tendance jusqu’auboutiste, certains font peur. On se verrait bientôt la tête au bout d’une pique. Pour le bonheur de tous, ce ne sont que des orages, des tempêtes dans des verres pas toujours remplis d’eau. 
 
 Ma première réaction à l’écoute de ces sondages a donc été l’étonnement, puis je me dis que le vent avait tourné, que les français allaient enfin mettre leurs actes en accord avec leurs paroles. Eh bien cette fois, c’est le cas. Sincère il faut l’être, et courageux, pour passer une nuit entière près d’un rond point balayé par le vent du nord afin de tenir un barrage et faire entendre que depuis des décennies des gens qui travaillent dur ont été oubliés. Ces femmes et ces hommes-là je les ai vus et je leur tire mon chapeau, en souhaitant que leur combat aboutisse. Mais il y en a d’autres, par millions, qui s’arrangent pour passer le rond point en affichant un gilet jaune. Pourquoi leur en vouloir ? Il faut bien qu’ils se rendent au travail, qu’ils aillent faire leurs courses, qu’ils conduisent leurs enfants à l’école. 
 
 Il faudrait interpréter différemment les sondages : en réalité 80% des français sont opposés à l’augmentation des prix du carburant. Je me demande même si on ne frôle pas les 100%.
 
 
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Les vieux
 
 
 
 
 
 
 Tout a commencé sur la corniche de St Valéry en Caux. Au ralenti nous nous engagions dans le premier lacet pour mieux admirer le paysage et la vue sur le port quand le véhicule qui nous suivait de près nous rappela en klaxonnant que nous n’étions pas seuls. Ce coup de trompette m’énerva, je répondis en usant de l’avertisseur à mon tour. Alors l’automobile nous dépassa brusquement en faisant hurler son moteur, et nous barra la route. Le conducteur descendit. Il me fit signe d’ouvrir ma vitre, ce que je fis, prêt à lui dire que personne ici du haut de cette falaise n’avait d’autre urgence que de profiter du paysage. Je n’en eus pas le temps. Il me dit sur un ton qui ne souffrait nulle réplique : 
 
« Les vieux, on les pique. »
 
 Dix ans ont passé, et la leçon est restée vivante, j’ai remâché mille fois ces mots terribles que n’aurait pas reniés le pire des idéologues du III° Reich. 
 
 Si j’en parle maintenant c’est que, sans aller jusqu’à piquer les vieux, la société ne les épargne pas. Etre vieux n’est pas à la mode. Il faut dire qu’on y est un peu pour quelque chose. Nuls en informatique, sourds au téléphone, mous au volant, lents sur les passages piétons, chicanes mobiles dans les allées des supermarchés, vieux sages bavards et lassants qui prétendent donner des leçons au monde entier, les personnes âgées que nous sommes prennent décidément beaucoup de place, et ce ne serait pas un grand malheur s’ils débarrassaient au plus tôt le plancher. Seulement il y a un hic. Ils ne partent pas d’un coup. Ils n’en finissent pas de finir, s’accrochent à leur chez-eux comme s’il faisait partie d’eux-mêmes. Et quand de guerre lasse ils cèdent aux sirènes de leur progéniture, tu sais papa, tu sais maman, vous serez bien là-bas…il y a ce passage dans leur dernière maison avec tout ce qu’il faut, infirmières, animations, télévision et médicaments. Un passage très long, qui empoisonne les « actifs », leur infligeant des démarches, de longs moments d’ennui, à écouter une fois par semaine des histoires qu’ils ont déjà mille fois entendues, et quand l’heure du goûter arrive, à les faire manger à la petite cuillère sous le regard attendri de l’infirmière qui passe, c’est beau d’aimer son père ou sa mère jusque dans les derniers jours.
 
 La vieillesse est comme une maladie, orpheline. Ce n’est sans doute pas faute d’avoir cherché, mais à l’heure où je parle, le vaccin anti-âge n’existe pas. On met des crèmes et de la pommade pour rajeunir, les laboratoires font ce qu’ils peuvent pour gagner des sous en laissant croire à des miracles. Ce qui est surprenant, c’est qu’on se maquille pour rester jeune mais jamais à l’inverse vous ne verrez un jeune se grimer le visage pour avoir l’air d’un sage. 
 
 Ce n’est pas que la société n’aime pas ses vieux, mais plutôt qu’elle les regarde de haut. De sa technologie sans cesse renouvelée, de sa mise en question permanente d’anciennes règles, des changements incessants dans les modes de communication, bref : de ses modernités. Comme ils sont insupportables et incorrigibles, il faut bien les fustiger d’une façon ou d’une autre. La moquerie est une solution qui sans être toujours efficace est pour le moins plaisante. Déjà bien avant l’admission en maison de retraite quand les premiers symptômes du vieillissement se font sentir, certains comportements font sourire. Quand on se fâche parce qu’une sonnerie de téléphone interrompt la conversation, quand on s’irrite de voir la langue française massacrée sur tous les écrans et qu’on maintient seul contre tous qu’en grammaire comme en société il y a des règles à respecter, quand on dit bonjour aux élèves et qu’on les fait se lever en première heure de matinée, quand on introduit un film argentique dans l’appareil photographique, quand on écoute jusqu’au bout et en silence une symphonie, quand pendant la projection d’un film on demande de ne pas manifester bruyamment son émotion, quand on adresse une lettre manuscrite à sa famille sans conclure par ces mots : « envoyé de mon stylo à bille », la nouvelle société a un mot pour marquer l’auteur de ces curiosités : dinosaure.
 
 Le terme a un avantage par rapport à cet autre trop usé de « ringard » qui prête à confusion, car à l’origine il s’agit d’une barre de fer servant à attiser le feu, à décrasser les grilles, à retirer les scories, choses qui au sens figuré pourraient être des qualités. Au dinosaure on assène qu’il faut vivre avec son temps. Mais quel temps ? Celui des technologies nouvelles ? Si ce n’est que cela, rien ne s’oppose à ce que les malentendants, les déficients visuels et les personnes ayant des difficultés à se déplacer s’adaptent, car justement les progrès en électronique apportent un peu plus chaque jour des solutions efficaces. Mais si le temps est celui du conditionnement, des préjugés, des dogmes, des conflits et de la misère matérielle et morale, qu’on soit jeune ou qu’on soit vieux, il est le nôtre. Et les humains, quel que soit leur âge, sont sur la même planète.
 
 La jeunesse, comme la sénilité, est là-haut. Elle siège dans la partie la plus élevée du corps, au sommet. L’intelligence n’a rien à voir avec l’âge des artères. On peut être raciste ou homophobe à tout moment, antisémite à douze ans, négationniste à quatre-vingt dix. Conservateur à vingt ans et révolutionnaire à quatre-vingt. On entend des adolescents parler de carrière, de salaire, d’impôts, il y en a qui pensent à assurer leur retraite ! Et des vieux qui la passent à ruminer en ne voyant de l’univers que l’espace clos de leur jardin ! En réalité, ce ne sont pas les vieux qui nous pompent l’air, mais ceux qui sont vieux dans la tête, ces apôtres de la norme, de la prudence, du raisonnable, du prêt à penser, du comme il faut, ces gens qui –et cela est insupportable- ont toujours raison. En accord avec l’opinion, orientés perpétuellement dans le sens des courants et des vents, ils ne peuvent jamais se tromper et regardent les doux rêveurs que sont les jeunes de sept à soixante dix sept ans avec un sourire bienveillant.
 
 
 
§
 
 
 
 
Rendons hommage à ce jeune homme de soixante deux ans qui, contre vents et tempêtes a traversé l’océan en une semaine, atteignant la Guadeloupe en vainqueur.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Aujourd’hui tout est difficile
 
 
 
 
 
Difficile de mettre en place des barrages à cause des forces de l’ordre. 
 
Difficile d’atteindre l’autoroute, mais que fait donc la police ? 
 
Difficile de ne pas s’énerver.
 
Difficile de se faire entendre. 
 
Difficile de prendre le volant.
 
Difficile de ne pas le prendre. 
 
Difficile d’entendre des alertes sur des catastrophes qui n’auront lieu que dans longtemps. 
 
Difficile d’entendre les plaintes de la province quand on a le métro, le bus, un lieu de travail à cent mètres ou pas de lieu de travail du tout.
 
Difficile de payer un euro soixante le litre de carburant.
 
Difficile de se passer d’un home cinéma, d’ipades, de tablettes, de jantes en alu, de véhicules 4x4 et d’autres objets de première nécessité. 
 
Difficile de diminuer les taxes.
 
Difficile de diminuer les dépenses publiques. 
 
Difficile d’éviter le blocage du pays si c’est pour provoquer des grèves contre la diminution du nombre de fonctionnaires. 
 
Difficile de gouverner un pays où tout est difficile.
 
 
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Deux hommes, un allemand, un français
 
 
 
 
 
 
 
Déclaration de Karl Liebknecht au Reichstag, 02 décembre 1914:
 
 
 "Une paix rapide et qui n'humilie personne, une paix sans conquêtes, voilà ce qu'il faut exiger. Tous les efforts dirigés dans ce sens doivent être bien accueillis. Seule, l'affirmation continue et simultanée de cette volonté, dans tous les pays belligérants, pourra arrêter le sanglant massacre avant l'épuisement complet de tous les peuples intéressés. (...)
 
 J'approuve également tout ce qui est fait en faveur du sort Si rude de nos frères sur les champs de bataille, en faveur des blessés et des malades pour lesquels j'éprouve la plus ardente compassion. Dans ce domaine encore, rien de ce que l'on pourra demander ne sera de trop à mes yeux.
 
 Mais ma protestation va a la guerre, à ceux qui en sont responsables, à ceux qui la dirigent; elle va à la politique capitaliste qui lui donna naissance; elle est dirigée contre les fins capitalistes qu'elle poursuit, contre les plans d'annexion, contre la violation de la neutralité de la Belgique et du Luxembourg, contre la dictature militaire, contre l'oubli complet des devoirs sociaux et politiques dont se rendent coupables, aujourd'hui encore, le gouvernement et les classes dominantes."
 
 
 
 
Discours de Jean Jaurès le 25 juillet 1914:
 
 
 "La politique coloniale de la France, la politique sournoise de la Russie et la volonté brutale de l’Autriche ont contribué à créer l’état de choses horrible où nous sommes. L’Europe se débat comme dans un cauchemar.
 
Eh bien ! citoyens, dans l’obscurité qui nous environne, dans l’incertitude profonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux prononcer aucune parole téméraire, j’espère encore malgré tout qu’en raison même de l’énormité du désastre dont nous sommes menacés, à la dernière minute, les gouvernements se ressaisiront et que nous n’aurons pas à frémir d’horreur à la pensée du cataclysme qu’entraînerait aujourd’hui pour les hommes une guerre européenne.
 
Vous avez vu la guerre des Balkans ; une armée presque entière a succombé soit sur le champ de bataille, soit dans les lits d’hôpitaux, une armée est partie à un chiffre de trois cent mille hommes, elle laisse dans la terre des champs de bataille, dans les fossés des chemins ou dans les lits d’hôpitaux infectés par le typhus cent mille hommes sur trois cent mille.
 
Songez à ce que serait le désastre pour l’Europe : ce ne serait plus, comme dans les Balkans, une armée de trois cent mille hommes, mais quatre, cinq et six armées de deux millions d’hommes. Quel massacre, quelles ruines, quelle barbarie ! Et voilà pourquoi, quand la nuée de l’orage est déjà sur nous, voilà pourquoi je veux espérer encore que le crime ne sera pas consommé.
 
Citoyens, si la tempête éclatait, tous, nous socialistes, nous aurons le souci de nous sauver le plus tôt possible du crime que les dirigeants auront commis et en attendant, s’il nous reste quelque chose, s’il nous reste quelques heures, nous redoublerons d’efforts pour prévenir la catastrophe. Déjà, dans le Vorwaerts, nos camarades socialistes d’Allemagne s’élèvent avec indignation contre la note de l’Autriche..." 
 
 
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Questions
 
 
 
 Combien d’instantanés faut-il prendre avant qu’aucun membre du groupe ne ferme les yeux ou ne grimace ? Le cinéma par sa perception du mouvement ne traduit-il pas mieux la réalité ?
 
 Un événement peut-il s’expliquer si l’on ne sait pas comment on en est arrivé là, si on ne connaît pas l’histoire ?
 
 Le docteur passe dans les chambres. Elle s’inquiète de la température d’un patient. On lui répond par un nombre. Pourquoi répond-elle qu’elle en veut plusieurs, pour ce matin, hier et avant-hier et peut-être plus encore ? 
 
 Justice. Faut-il juger et sanctionner le délit sans examiner ses antériorités ?  Va-t-on condamner un homme pour ce qu’il a fait à l’heure et à la minute ? Ou tenir compte de son histoire personnelle et des circonstances ? Rappelez-vous cette mère sans ressources qui avait volé des jouets dans un magasin pour le noël de ses enfants ?  
 
 Deux élèves ont la même note moyenne. L’appréciation doit-elle être la même alors que les résultats de l’un dégringolent, tandis que ceux de l’autre sont en progression ? Doit-on tenir compte de l’effort accompli ?
 
 Assistance ou stimulation ? La communauté doit-elle aider indistinctement tous les gens qui sont dans la pauvreté ou cesser d’assister ceux qui profitent des subventions sans bouger ? Doit-elle réserver son aide à ceux qui  cherchent à s’en sortir ? 
 
 
 
 
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