Voyage (III)

 

 

 

 Elle est dans le wagon, seule. Il y a foule autour d’elle, mais elle est seule. Ses quatre enfants sautent sur les banquettes, importunant les passagers du compartiment. Et ce sera comme ça jusqu’à Paris où elle se rend pour le tribunal.

 

 A la ronde autour de toi, il n’y a pas un homme. Un homme un vrai. Un homme qui s’intéresse à toi. Pas un, vous entendez ? Pas un.

 

 Ils sont pourtant nombreux dans ce train. Ils sont des millions dans le monde, des milliards. Et pas un pour un sourire. Un sourire qui vient du cœur. Un sans arrière pensée. Pas un. Les mômes me bousculent. Il faut vraiment que je me retienne. Vous avez vu ce maire ? Qui avait giflé un malpoli ? Condamné ! Incroyable. Je ne sais pas ce qui me retient. Les voilà repartis en marchant sur les pieds des gens. Toutes les remontrances de leur mère ils ne les entendent pas. Sourds. Incorrigibles. Qu’est-ce qu’ils vont devenir ?

 

 Je sais qu’elle se rend au tribunal, elle l’a dit au plus petit qui faisait la comédie. C’était quand on montait dans le train. Tu vas voir si tu continues. Tu vas voir où il va t’envoyer le juge au tribunal. Le gamin s’était calmé, serré contre sa mère. Les autres riaient et la mimaient en faisant des singeries, tu vas voir le méchant juge il va te mettre en prison, ça les faisait glousser. Les mômes ça commence à bien faire. Continues comme ça, qu’elle dit, je t’en retourne une.

 

 Les paysages défilent, immeubles hauts comme des tours, des petits carrés de fenêtres comme des gommettes mal collées sur un cahier sale. Des grues pour en construire d’autres avec des tas qui attendent, de sable, graviers pour les tonnes et les tonnes de béton. Et pas d’arbre. Pas un. Il y en a pourtant des arbres dans le monde, des millions de milliards. Mais là pas un. Depuis tout à l’heure que l’autre m’avait marché sur le pied, pas un arbre. A la dérobée je la regarde.

 

 Tu es d’une étrange beauté. Je t’imagine en Athéna, casquée, armée, maîtresse de la ville et du monde. Mais tu n’es pas guerrière. Peut-être faudra-t-il que tu te venges ? Tu es Artémis, épuisée après la chasse Tes nymphes t’entourent, nues elles aussi dans cette caverne pour un repos bien mérité. L’une d’elles t’éponge le front, une autre revient de la source et verse sur ton corps un fil d’eau fraîche. Un bruit de pas. C’est l’autre, il passe sa tête et se régale. Il ne l’a pas cherché, il ne l’a pas voulu, mais il est là, Actéon. On entend ses chiens, au loin, qui gueulent de plaisir, ils dévorent le cerf. L’homme, chasseur ingénu est là sans le faire exprès. Un vieux réflexe, il se détourne.

 

 Tu es encore plus belle quand tu admonestes tes enfants, le regard fier, les cheveux rejetés, tu es de la race des grandes. Elle fait un signe à ses nymphes encore horrifiées par l’intrusion de l’homme, elles reviennent auprès d’elle. Actéon s’immobilise. Ses vêtements se détachent et jonchent le sol. Il tombe en avant. Un fin duvet lui pousse sur tout le corps. Puis ce sont des poils. Sur la tête des cornes, deux en forme de dagues. Elles grandissent, son nez s’allonge en museau. Sur le crâne de grands andouillers s’épanouissent. Va maintenant, lui dit-elle. Va retrouver tes chiens. Il s’enfonce dans la forêt, espérant trouver ses bêtes, ils ne le reconnaissent pas et ne voient qu’un cerf magnifique, en majesté. Un premier le mord au jarret, le pauvre homme sous l’effet de la métamorphose n’a plus sa voix humaine, il brame, et plus il brame plus les molosses mordent et le dévorent.

 

 C’est Argenteuil maintenant. Là-bas au fond ça doit être la cour d’une école, il y a un arbre. Au juge tout à l’heure, il faudra qu’elle dise pourquoi elle a volé. Que ceux qui lui ont fait des enfants, un a disparu, l’autre est reparti au pays avec un petit qu’elle ne reverra plus, le dernier est en prison pourtant il n’a rien fait à ce qu’on sait. C’était Noël, elle a fourré des jouets dans son cabas, ni vu ni connu qu’elle croyait. Mais l’autre morpion en avait volé aussi. Et c’est elle qui a été fouillée. Les flics au magasin et tout le bataclan. Résultat des courses, une semaine sans ménages et sans ressource.

 

 C’est Paris. Le train s’arrête. Les bras chargés, le petit à la main, les autres qui courent sur le quai, elle descend la tête baissée le regard fixé sur les marches. S’il y avait Zeus là-haut, un dieu, un vrai, un dieu des dieux, il l’armerait d’un arc et de flèches. Sur ce quai pourri où tout le monde court ignorant tout le monde, elle se dresserait, nue, et les regards se confondraient d’admiration, même ceux des hommes, avec tout le respect dû à une déesse.

 

 Mais là-haut il n’y a rien.

 

  

 

§ 



24/02/2012
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