Vertige

 

 

 Je ne remonterai pas dans le scenic railway. Ce n’est pas tellement la peur. Car je sais qu’il ne se passera rien, que les wagonnets ne quitteront pas les rails, ou alors ce serait une malchance sur des millions. Non, c’est plutôt la peur d’avoir peur. Comme en avion, une carlingue qui plane à 10000 mètres. Les passagers ne peuvent rien, ils attendent, spectateurs impuissants des prouesses de la technologie humaine. Je me revois encore tout là-haut, le train avance au pas, on dirait presque qu’il s’arrête. Il s’arrête. Personne ne dit mot, sauf un ou deux inconscients qui en ont vu d’autres, des courageux de foire.   

 

 Nous sommes à cent mètres au-dessus du sol. Je pense aux falaises d’Etretat, moi qui ne me suis jamais aventuré à moins d’un mètre du bord. Un cliquetis, un bruit métallique d’enfer et pourtant on n’avance qu’au pas. Les mains se crispent sur les barres qui maintiennent les corps. Nous sommes une vingtaine d’individus coincés dans un engin qui a été cent fois validé par la commission centrale de sécurité, un train qui est autorisé à sauter dans le vide et qui va le faire, et il n’y en a que deux qui voient ce qui se passe. Les deux à la proue. Devant moi il y a deux gros dos et un petit, au milieu. Les gens sont dingues d’emmener les enfants. Les autorités ferment les yeux… elles qui exigent l’interdiction de la fessée.   

 

 On nous dira, après l’atterrissage : vous voyez bien que ce n’est pas dangereux. « Vous voyez bien… » Cette formule, j’en ai la haine. Je l’ai entendue souvent, et vomie toujours. Pas au début, je prenais ces gens pour des sages. Ce sont les mêmes qui te disent « les choses vont s’arranger, c’est pas grave, pas de soucis, t’inquiètes, c’est un mal pour un bien, on a vu pire, penses à ceux qui sont encore plus dans la m…, bouges-toi, fais du sport… ». En fait, leur stoïcisme est un rempart…qui ne protège pas grand-chose. Ils subissent l’événement et se persuadent d’en être les auteurs. Pour eux tout va bien, et toujours. La preuve c’est qu’il ne leur arrive jamais rien. Ce sont les boucliers humains du malheur. Il ne frappe que les autres.  

 

 Actuellement ils se taisent. Pourquoi se taire ? Devons-nous bouder notre plaisir ? Les révolutions arabes hissent la grande voile, les dictateurs se cachent ou s’enfuient. Les peuples sont en liesse, d’autres en colère en veulent encore plus. Certes. Merci toutefois à Jean-Paul de m’avoir rappelé cette sortie de Trotsky pendant la révolution espagnole, après la mainmise des staliniens sur la rébellion : « et maintenant nous sommes spectateurs ». En matière de révolution arabe je ne suis qu’un spectateur, et beaucoup d’autres le sont, pour ne pas dire le reste du monde. Spectateur d’un film qui n’en est pas encore au dénouement. Il y a toujours des gros malins pour vous faire louper un dialogue et qui vous jettent : « Je suis sûr qu’elle va le tuer ! » ou bien « Tu vas voir, ils vont s’aimer. » Heureux ceux qui savent, ils ne seront pas démentis, ou quand l’âge les aura rendus sourds, muets, qu’ils seront morts et enterrés. De ces intellectuels revenant de Moscou dans les années trente, convaincus. Et l’Iran, vous souvenez-vous de cette joie largement partagée à l’annonce de la chute du shah ?  

 

 La marche des peuples se fait au pas. Elle s’arrête, puis repart. Ils ont tellement vécu dans la peur. Pendant des années sinon des siècles des tyrans les ont réduits au silence. Les plus courageux d’entre eux ont été torturés, séquestrés, liquidés. On comprend la prudence des plus braves aujourd’hui. Mais vaille que vaille de Tunis à Damas, du Caire à Téhéran, de Tripoli à Aden le blé lève. Ici la joie, le délire, les rassemblements de foule et les chants de victoire, mais plus loin les appels, les menaces, les tirs, les morts, les disparus. Et partout, au pic de la tension, la peur. La peur du vide, le vertige. Quoi, après ? 

 

 Après la chute, le train de foire se retrouve sur les rails. Des rails qu’il n’a pas quittés. Quitte pour la peur. La question se pose pour la moitié de la planète : y a-t-il une vie après la dictature ? Des peuples avides de liberté et qui m’a-t-on dit sont armés jusqu’aux dents, sont-ils armés pour établir une démocratie ? Pour cela, il n’y a sur leur sol aucun rail, aucune piste. Les pistes sont ailleurs, loin des coutumes, loin des habitudes, loin des clans, loin des pratiques ancestrales et religieuses, loin de tout. Il en faudra du temps, mais il fallait d’abord passer la porte.  

  

 

§



16/09/2011
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