Réunion de famille

 

 Gros plan sur le maître de céans. Visage large, moustache, cheveux en brosse. Plan américain : épaules larges, pull de couleurs vives. On le voit manger, servir à boire. Il jette un œil par la fenêtre, puis se replonge dans l’écoute assidue du discours de sa voisine de droite. La caméra suit, même focale.

 

 Trente ans, sans beauté particulière. Cheveux blonds, sans doute teints. Yeux sans expression, doués d’une mobilité permanente qui leur permet d’accompagner des propos bien affirmés. Elle parle.

 

 La caméra attrape au vol un des enfants qui courent autour de la table, le suit jusqu’à une jeune fille. Zoom avant, la caméra se déplace, portrait en pied de profil. Vêtue en indienne, parée d’objets divers en fer blanc ou étamés, assise en équilibre sur l’arête antérieure de son siège, elle n’a pas faim et fait la moue. Son regard foudroie ceux qui parlent. Elle intervient par interjections, comme si la cause qu’elle défend était perdue d’avance. Zoom arrière. Le jeune homme qui lui fait face remarque qu’elle s’intéresse à la protection de la nature. Réactions violentes quand elle entend certains mots : mazout, nucléaire, et d’autres plus compliqués.

 

 Entre deux frites, le même jeune homme tente de la lancer sur l’électronique, les micro-ordinateurs. Il manipule par tous les bouts –et sans le faire tomber- un minuscule appareil décoré de diodes clignotantes rouges et vertes, qui doit probablement servir à prendre des photos. Pas de gros plan sur l’objet, la caméra maintient son cadrage sur les deux protagonistes. Le regard de la jeune fille se déplace vers d’autres convives, puis se perd à des kilomètres. Gros plan sur le visage, puis mise au point à l’infini, flou.

 

 Ne pouvant, à coups d’électronique, susciter l’intérêt de son vis-à-vis, le jeune homme attaque sa voisine de droite. Entre deux propos, ils saisissent une frite. La caméra a commencé un travelling lent vers l’arrière, jusqu’au plan d’ensemble.

 

 Il est quatorze heures trente. Toute une famille est rassemblée autour de la table d’un maître de maison. Juste au moment où celui-ci répond à son interlocutrice :

 

-         Merde ! On en paye assez comme ça…

 

La lumière faiblit, et les deux grandes portes fenêtres de la salle de séjour s’obscurcissent totalement. Du couloir, un enfant allume. Quelques mots. Silence. Plan fixe sur le visage de la maîtresse de maison : stupeur. Elle se lève (zoom à fond, la caméra la suit), se dirige vers la fenêtre, ouvre celle-ci et, se tournant vers ses invités, demande :

                                                                                                                      

-         Qu’est-ce que c’est ?

 

 Pour des raisons techniques, on reprend le tournage à partir du plan d’ensemble.

 

 Il est quatorze heures trente. Toute une famille est rassemblée autour de la table d’un maître de maison. Juste au moment où celui-ci répond à son interlocutrice :

 

-         Merde ! On en paye assez comme ça…

 

La lumière faiblit, et les deux grandes portes fenêtres du studio de tournage aménagé en salle de séjour s’obscurcissent totalement. Du couloir, un enfant tourne le commutateur, mais sans résultat. Noir absolu. Des cris. L’opérateur lâche la caméra, fracas. Affolement général. Quelqu’un rappelle les comédiens à l’ordre. A tâtons, le réalisateur se dirige vers la fenêtre, ouvre celle-ci et, pivotant sur lui-même, demande :

 

-         Qu’est-ce que c’est ?

 

 

§



06/07/2008
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