Quatre mots qui ébranlèrent le monde

 

  

Il y a vingt ans dans les rues de Leipzig, clamés par des dizaines de milliers d’honnêtes gens, quatre mots allaient bouleverser le monde, dans la plus belle déclaration jamais entendue depuis la naissance du mouvement ouvrier :

 

            « Wir sind das Volk !»    Nous sommes le peuple! 

 

 Quelques jours après, les canailles qui prétendaient jusque là parler et agir au nom du peuple rendaient les armes, et le mur s’effondrait.

 

 Oui, la muraille a été cassée. Hommage soit rendu à ces femmes et à ces hommes qui, bravant les forces de l’ordre –et quel ordre !- ont permis à des millions d’autres qui subissaient le totalitarisme de lui asséner le coup fatal, et d’accéder à la liberté et à la démocratie. Certes, il y a encore beaucoup à faire, on  ne sort pas sans douleur d’un demi-siècle d’oppression, mais le plus dur a été accompli.

 

 Mais le mur, mur de la honte, mur de la haine, mur de l’intolérance, mur du fanatisme, mur de l’idéologie sûre d’elle-même, mur du dogme, mur des polices secrètes, mur des tortures et des aveux, ce mur est encore debout. Et pour l’abattre celui-là, piolets et bulldozers ne pourront rien.

 

 Par qui donc est-il encore dressé ce mur qui divise, intolère, persécute, ce mur qui fait tant de mal ? Ses fondations exigeaient du béton armé, vibré, comme seuls savent le couler des gens dotés d’une conscience politique aiguë. Des gens qui ne s’étonnent de rien car ils savent tout sur tout. Des gens qui sont des puits de science. Des gens qui expliquent tout. Des gens qui analysent. Des gens qui développent –sur un ton définitif- pourquoi vous êtes dans l’erreur. Des gens pour qui vous êtes dans l’erreur quand vous ne pensez pas comme il faut. Des gens pour qui la pensée unique, c’est la pensée de l’autre. Des gens qui, s’ils le pouvaient, vous colleraient une étiquette sur le front. Des gens qui, s’ils le pouvaient, vous rangeraient dans un tiroir. Des gens qui, s’ils le pouvaient, vous inscriraient un numéro sur l’avant-bras. Des gens qui, s’ils étaient au pouvoir…

 

Des gens pour qui la paix est un bienfait universel sauf dans certains cas.

Des gens pour qui la guerre n’est pas franchement condamnable quand elle est sainte.

Des gens pour qui les bombardements sont criminels, mais pas les attentats à la voiture piégée qui explose devant un lieu de culte à l’heure de la prière provoquant la mort de plusieurs dizaines de personnes.

Des gens qui nous présentent la barbarie comme un moyen de libération.

Des gens qui tuent pour monter au ciel.

Des gens qui prétendent parler au nom d’un peuple et qui, parvenus au pouvoir, lui imposent la loi religieuse.

Des gens pour qui la moitié de l’humanité doit se voiler la face.

Des gens qui ont la haine.

Des gens qui ont la haine car il leur faut un adversaire pour exister.

 

Des gens dont le métier est d’informer et qui appellent les terroristes des « combattants ».

Des gens qui, quand trois mille personnes sont mortes, ont dit « C’est bien fait ».

Des gens qui n’ont pas dit « C’est bien fait », mais qui l’ont pensé.

Des gens qui manifestaient pour la paix le 15 février 2003 à Rome et brandissaient un calicot sur lequel on pouvait lire « Oussama ti amo ».

Des gens orphelins depuis la disparition de la Patrie du « Petit Père des Peuples » et qui par dépit, en veulent à l’Amérique.

 

Des gens qui ont des postes tellement haut placés qu’ils voient tout.

Des gens qui ont des postes tellement haut placés qu’ils savent combien la vie est difficile dans les quartiers.

Des gens qui ont des postes tellement haut placés qu’ils disent qu’il ne faut rien exagérer et ne pas sombrer dans le « tout sécuritaire ».

Des gens du VI° arrondissement très engagés politiquement choqués par les propos racistes d’habitants de HLM de banlieue.

Des gens qui organisent des marches silencieuses dont le silence n’est interrompu que par les radios publiques et privées, les chaînes de télévision câblées et hertziennes, la presse écrite quotidienne, les magazines d’opinion, les sites internet, sans oublier les graffitis sur les murs des régions concernées.

Des gens peu soucieux de soulager la souffrance des familles des victimes, mais qui marchent silencieusement derrière un calicot portant le nom de leur association.

Des gens qui n’organisent pas de marche silencieuse le jour des funérailles d’une femme policier renversée par la voiture d’un délinquant en fuite.

Des gens très engagés et fins analystes politiques effarouchés par les scores d’un parti raciste dans les banlieues ouvrières.

Des gens qui feignent de croire que 18% de la population est raciste.

Des gens très engagés politiquement qui font 4% des voix quand 60% de la population ouvrière les soutenait après la guerre.

Des  gens très engagés politiquement qui se demandent encore pourquoi.

 

 

 

 Ce mur est encore debout, solide, dressé contre les peuples. Contre les vrais peuples, pas ceux des livres, pas ceux des déclarations programmatiques, pas les peuples des philosophes qui nous disent « le Peuple, c’est… ».

Non, le mur est dressé contre des gens tout simples, tout bêtes, ordinaires, des gens de tous les jours. Des gens qui ne savent pas que leur émancipation coïncide avec l’émancipation de l’Humanité toute entière. Des gens qui n’ont pas eu accès au savoir et qui sont tristes car ils le savent. Des gens, aussi, qui n’ont condamné personne, qui n’ont torturé personne. Des gens qui n’ont été complices ni de condamnations ni de tortures. Des gens qui ont des sentiments humains, des lâches, des courageux.

 

Des gens qui ne parlent que pour eux-mêmes.

Des gens qui n’ont pas parlé, pas cité les noms de leurs camarades et qui sont morts.

Des gens qui ont parlé quand on menaçait leur famille.

Des gens dont on ignore le nom qui ont sauté avec la bombe et les rails sur lesquels devait passer un convoi qui allait bombarder des gens.

Des gens qui n’ont pas la Carte dans leur fourre-tout, qui ne la demandent pas aux autres.

Des gens qui, au péril de leur vie, abritèrent discrètement des enfants persécutés.

Des gens méchants qui noient leur misère dans l’alcool.

Des gens qui maltraitent leur femme en revenant du boulot.

Des gens sans le sou qui viennent en aide à n’importe qui.

Des gens qui croient au Ciel.

Des gens qui y croient aussi mais pas au même.

Des gens qui ne croient plus en rien et qui aiment leurs enfants.

Des gens qui tuent leur femme, leurs enfants et qui se donnent la mort.

Des gens qui luttent courageusement, chaque jour, pour survivre.

Des gens qui ne savent plus où aller et qui sont là, en bas de chez toi.

 

Le mur est dressé contre des gens qui n’ont pas lu l’œuvre de Fourier et qui vivent en communauté accrochés à un esquif en Méditerranée.

Des gens qui n’ont pas lu Bakounine car ils reviennent très tard du boulot et qui demandent qu’on mette de l’ordre partout et surtout dans leur quartier.

Des gens qui vivent très bien dans leur quartier où tout le monde est très gentil, mais qui rêvent d’habiter -ailleurs- un petit pavillon avec jardin .

Des gens qui n’ont pas lu « Le Capital » et qui s’embourgeoisent au point de posséder une maison, un jardin, une voiture quelquefois deux.

Des gens qui ignorent totalement que Monsieur Dühring –en fait- n’avait pas bouleversé la science.

Des gens qui ne sont jamais mentionnés dans les traités ou pamphlets politiques.

Des gens qui n’entrent pas dans les cadres philosophico-économico-sociologiques traditionnels estampillés par les Maîtres-Penseurs.

Des gens du voyage par exemple.

Des gens qu’on ne peut pas définir comme faisant partie d’une classe ou d’une nation.

Des Harkis par exemple.

Des gens qui se cachent, qui possèdent tout, qui exercent d’énormes pressions sur le pouvoir et les médias, du moins à ce qu’on dit, et cela m’a été confirmé (discrètement) par la sœur (par alliance) du cousin de l’ex d’un copain de mon voisin de palier.

Des gens comme la sœur (par alliance) du cousin de l’ex d’un copain de mon voisin de palier qui n’est pas antisémite, oh  que non, peuchère, seulement antisioniste.

 

Des gens qui s’aiment.

Des gens qui se cachent pour s’aimer.

Des gens qui se cachent car ce sont des femmes.

Des gens sans religion, sans croix, sans foulard, sans kippa, sans gri-gri d’aucune sorte.

Des gens croyants aussi, chrétiens, juifs ou musulmans, mais calmes, souriants, de compagnie agréable et non dénués du sens de l’humour.

Des gens sans conscience politique particulière mais très attachés à la démocratie.

Des gens courageux, honnêtes, fidèles, travailleurs, animés souvent d’une profonde conscience politique,

Des gens qui, génération après génération, depuis les balbutiements du mouvement ouvrier, depuis un siècle et demi, depuis la Commune de Paris, depuis les Canuts, depuis les grandes grèves, depuis Courrières, depuis le grand, le très grand mois d’Octobre,

Des gens qui, génération après génération, de souffrance en souffrance, fils et filles de rien avec les Lumières pour tout héritage,

Des gens accrochés à la fenêtre de l’Histoire, Anne ma sœur Anne, des gens qui n’ont rien vu venir, pas même une explication, un mot, une consolation. Rien.

Des gens qui ont vu leurs porte-parole briser tous leurs espoirs, qui ont vu leurs révolutions déporter leurs frères,

Des gens de tous les jours.

 

 Oui, le mur est encore debout. Il n’est plus à Berlin. Il n’est nulle part. Il est partout. Total. Totalitaire. Dans les esprits. Il imprègne. Les idées y grimpent comme le lierre autour d’un tronc.  Telles des racines dans l’humus, ses assises plongent dans le tréfonds des âmes. La psychologie des profondeurs n’y pourra rien. Ridicule.

 On peut croire parfois qu’il se lézarde. De toutes parts alors on se précipite, on le consolide, un coup de truelle par ci, une pelletée de béton par là. Qui « on » ? Main d’œuvre nombreuse, rafistoleurs de dogmes, amnésiques professionnels, maîtres-penseurs à la petite semaine, éternels maîtres censeurs, hauts parleurs, béats qui veulent se faire entendre, apôtres du « il faut choisir son camp, camarade ». Beati pauperes spiritu ! Chalamov qui revenait de Sibérie, du fond de la salle du Congrès des écrivains, s’adressait à l’apparatchik de service :

 

« Le mien, c’est la Kolyma, camarade. »

 

 Il en faudra encore des Arthur Chalamov, des Alexandre Soljénitsyne, des Albert Kuntz, des Emile Zola.

 Il en faudra encore des Chevalier de la Barre, des Galilée, des Bruno. Il en faudra encore des Nagy, des Sacco et des Vanzetti.

 Il en faudra encore des soldats inconnus d’une guerre qui n’était pas la leur. Il en faudra encore des inconnus, des millions d’inconnues et d’inconnus courageux que l’histoire n’a pas retenus car l’histoire s‘écrit avec un grand H et napoléon avec un grand N. Majuscules pour les tueurs. Majuscules pour Hitler et pour Staline. On a entendu des gens par ailleurs très bien dire que certain dictateur avait fait aussi de bonnes choses. C’est fou ce qu’on peut raconter loin des camps et du goulag, bien au chaud sous la couette démocratique.

 Il en faudra encore des humiliations et des souffrances pour déconstruire pierre par pierre le mur de l’intolérance.

 Il en faudra encore du courage pour défoncer, écrouler, casser en mille, en dix mille, en cent mille, en millions de morceaux, pour rompre le silence d’un mur qui ne renvoie d’écho que celui d’un discours appris par cœur et de slogans scandés par hauts parleurs.

 Il en faudra de l’intelligence mais les gens en ont, pour défier les vopos de la pensée. Il faudra les désarmer, donner un porte-plume à tout le monde. Car chacun a le droit de parler, ceux de droite, ceux de gauche, ceux de nulle part. La vérité, personne n’en a le monopole. Elle est trop grande pour appartenir à quelqu’un. Elle ne se partage pas. Ceux qui, savants, malins, philosophes, ont cru la détenir, l’ont vue se dérober. Habile la coquine, cruelle aussi parfois, à l’image de l’humanité.

 

 

§



11/10/2009
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