Pourquoi taire les crimes du communisme ?

 

 Poursuivant mon voyage parmi les livres, en voici un que je n’avais pas ouvert depuis quarante ans. Page 14, c’est Lénine qui parle, il fulmine contre Kautsky :

 

« La démocratie prolétarienne est un million de fois plus démocratique que n’importe quelle démocratie bourgeoise ; le pouvoir des soviets est des millions de fois plus démocratique que la plus démocratique des républiques bourgeoises.

Pour ne pas remarquer cela, il faut être consciemment un valet de la bourgeoisie, ou un homme politiquement mort, incapable derrière les poussiéreux livres bourgeois, de voir la réalité vivante, imprégné de préjugés démocratiques bourgeois et, de ce fait, devenu objectivement un laquais de la bourgeoisie. » (1)

 

 Je lisais ces lignes dans les années soixante, et je les approuvais, avide que j’étais –comme des millions d’étudiants de par le monde- de changer la vie. C’était l’époque aussi où l’on pouvait penser que quelque chose de positif s’était passé à l’est, qu’en dépit de la période noire du stalinisme, des points avaient été marqués contre l’injustice sociale, l’égoïsme mercantile, le capitalisme fauteur de guerre… C’était l’époque aussi où dans les cercles universitaires, mais aussi dans le monde ouvrier, la révolution d’octobre était présentée comme l’exemple de ce qu’il fallait réaliser à l’échelle mondiale. C’était l’époque aussi où l’on ne savait pas tout, et quand on en savait un peu on se voilait la face afin de mieux condamner l’impérialisme américain coupable des massacres au Vietnam et de tous les maux à l’échelle planétaire.

 

 Aujourd’hui, imprégné que je suis de préjugés démocratiques bourgeois, et des lectures des écrivains « contre-révolutionnaires » Soljénitsyne, Martchenko, Grossman, Sakharov, London, Daix, regardant vers le passé, je mesure à quel point je me suis trompé, et chose plus grave, comment j’ai pu tromper les autres. Je titre cet article « Pourquoi taire les crimes… », et je réalise qu’en même temps, c’est ma propre bêtise, mon propre aveuglement que je n’ai pas le droit de taire, ne serait-ce que par respect pour celles et ceux qui me connaissent, et qui sont en droit de se demander comment j’ai pu en arriver à condamner aujourd’hui ce que j’adulais hier. N’exagérons rien, je n’adulais personne, et j’avais raison de vouloir changer le monde. J’avais tout faux sur les moyens. Moins que d’autres cependant, quand les chars russes ont écrasé le Printemps de Prague en Août 1968, je n’ai pas gardé le silence comme l’a fait une bonne partie de la gauche. Je m’arrête là. Pour répondre à ceux qui n’ont jamais de mots assez durs pour cataloguer ceux qui ont quitté le terrain de la lutte des classes, je dirai que si j’ai changé d’idées, je suis resté fidèle à mes principes : justice, liberté, démocratie, laïcité, et tout cela sans avoir de comptes à rendre à personne, sans être encarté dans un parti.

 

 Donc pour Lénine, « la démocratie prolétarienne est un million de fois plus démocratique que n’importe quelle démocratie bourgeoise. »

 

§

 

 Les crimes ou appels aux crimes cités ci-dessous sont extraits du Livre noir du communisme .- Stéphane Courtois, Nicolas Werth, Jean-Louis Panné, Andrzej Paczkowski, Karel Bartosek et Jean-Louis Margolin édité chez Robert Laffont, 1997, ouvrage dont j’ai déjà parlé dans un précédent article ; voir les références précises dans les notes.

 

 

-         Le 9 août 1918 Lénine télégraphia au Comité exécutif de la province de Penza d’enfermer « les koulaks, les prêtres, les Gardes blancs et autres éléments douteux dans un camp de concentration »  (2)

 

-         Parmi les « éléments douteux » à arrêter préventivement figuraient les responsables politiques des partis d’opposition dont la presse avait été réduite au silence et  les représentants chassés des soviets ;

 

-         Dans la Pravda du 31 août 1918 : « Travailleurs, le temps est venu pour nous d’anéantir la bourgeoisie, sinon vous serez anéantis par elle. Les villes doivent être implacablement nettoyées de toute la putréfaction bourgeoise. Tous ces messieurs seront fichés et ceux qui représentent un danger pour la cause révolutionnaire exterminés…(…) L’hymne de la classe ouvrière sera un chant de haine et de vengeance. »  (3)

 

-         Le même jour, Dzerjinski a déclaré, dans un « Appel à la classe ouvrière » : « Que la classe ouvrière écrase, par une terreur massive, l’hydre de la contre-révolution ! Que les ennemis de la classe ouvrière sachent que tout individu arrêté en possession illicite d’une arme sera exécuté sur-le-champ, que tout individu qui ose faire la moindre propagande contre le régime soviétique sera aussitôt arrêté et enfermé dans un camp de concentration ! »  (4)

 

-         Le 5 septembre 1918 le gouvernement soviétique légalisa la terreur par le décret « Sur la Terreur rouge » : « Dans la situation actuelle, il est absolument vital de renforcer la Tcheka (…) de protéger la république soviétique contre ses ennemis de classe en isolant ceux-ci dans des camps de concentration, de fusiller sur-le-champ tout individu impliqué dans des organisations de Gardes blancs, des complots, des insurrections ou des émeutes, de publier les noms des individus fusillés en donnant les raisons pour lesquelles ils ont été passés par les armes. »  (5)

 

-         Le 16 mars 1919 les détachements de la Tcheka prirent d’assaut l’usine Poutilov défendue les armes à la main. 900 ouvriers environ furent arrêtés. Au cours des jours suivants près de 200 grévistes furent exécutés sans jugement…

 

 

Si ces déclarations ne suffisaient pas pour convaincre les incrédules de la politique génocidaire du communisme soviétique AVANT STALINE, cette déclaration de Zinoviev en Septembre 1918 est-elle authentique:

 

-         « Pour défaire nos ennemis, nous devons avoir notre propre terreur socialiste. Nous devons entraîner à nos côtés disons quatre-vingt dix des cent millions d’habitants de la Russie soviétique. Quant aux autres, nous n’avons rien à leur dire. Ils doivent être anéantis. » ? (6)

 

-         La répression de l’insurrection de Kronstadt : plusieurs centaines d’insurgés passés par les armes, en avril-juin 1921, 2103 condamnations à mort et 6459 condamnations à des peines de prison ou de camp ;

 

-         Fusillade de dizaines de milliers d’otages ou de personnes emprisonnées sans jugement et massacre de centaines de milliers d’ouvriers et de paysans révoltés entre 1918 et 1922 ;

 

-         Assassinat de dizaines de milliers de personnes dans les camps de concentration à partir de 1918;

 

§

 

 

 Les crimes du fascisme et du nazisme commis avant guerre en Allemagne: persécution des juifs, des communistes, des sociaux-démocrates et démocrates, construction des camps allemands (Dachau, Buchenwald) ont été connus pratiquement en temps réel. Les crimes commis, et le pire de tous, le génocide nazi de 6 millions de juifs, des tziganes et éléments désignés comme asociaux ont été connus avant la fin de la guerre, quant à l’ampleur des monstruosités elle fut révélée au monde quand les troupes alliées ouvrirent les portes des camps. A Nuremberg, qui fut le haut lieu du nazisme, un tribunal international a jugé et condamné les auteurs des crimes, pas tous certes, car nombre d’entre eux avaient eu le temps et les complices nécessaires pour échapper à la justice, mais enfin, ce procès a eu lieu, son rôle éducatif fut incontestable. Dès lors le fascisme, surtout sous sa forme nazie, est devenu le symbole de l’inhumanité. Des milliers de livres ont montré, expliqué, condamné la terreur et l’enfer vécus par les peuples des pays occupés par l’armée allemande. Les programmes et manuels scolaires ont montré aux jeunes générations ce qu’était la bête immonde, des millions d’élèves des pays d’Europe se sont rendus avec leurs professeurs sur les lieux du crime, d’autres ont entendu des témoins, des rescapés de la déportation. En France, chaque année des élèves visitent le camp de Drancy, se rendent au Mémorial de la Shoah, au Struthof. Récemment, un président a demandé aux enseignants de lire la dernière lettre d’un jeune héros de la résistance aux occupants nazis. Des poèmes, des chansons ont été composés par les plus grands artistes, des films ont été tournés, il n’est pas un seul grand cinéaste qui n’ait abordé cette tragédie, certains avec un talent extraordinaire, je pense à …. (Holocauste), à Claude Lanzmann (Shoah), Alain Resnais (Nuit et brouillard), Spielberg (La liste de Schindler), Benigni (La vie est belle) et bien d’autres… Chaque année, des commémorations rassemblent, autour de gens qui ne peuvent pas oublier, d’autres qui ne le veulent pas. Et si par malheur, animés par le racisme ou l’antisémitisme, des nostalgiques du nazisme, révisionnistes de l’histoire et négationnistes du génocide s’expriment dans les médias ou par la publication d’articles ou de livres, la loi aujourd’hui permet de les traduire en justice.

 

 Savoir si la somme de toutes ces énergies mobilisées contre la barbarie saura empêcher le retour de celle-ci, si les jeunes générations sauront maintenir haut le flambeau de la liberté et de la démocratie, par respect pour nos enfants et petits enfants, nous n’avons pas le droit d’en douter.

 

 Maintenant que ces choses-là sont dites, on peut s’étonner qu’il fallût attendre les années soixante et soixante-dix pour que les crimes commis à l’est, en Russie soviétique fussent révélés au public. Deux poids, deux mesures. Pourquoi ? J’ai écrit dans un article précédent que la comparaison du nombre des victimes du nazisme et du communisme, sorte de tableau de chasse des totalitarismes du vingtième siècle, n’avait aucun intérêt. Je disais que cette comparaison contribuait à relativiser le meurtre organisé et planifié de six millions de juifs par les nazis, crime qualifié par certains antisémites « de guerre » ou de « détail de l’histoire ». La folie meurtrière des tyrans du vingtième siècle ne se juge pas seulement au nombre des victimes, mais aussi aux souffrances, aux vexations, aux déportations forcées, aux tortures, aux persécutions, aux dénonciations, aux menaces, à l’enfermement, aux privations de toutes sortes, surtout des libertés, à la surveillance continuelle, à la peur de la police secrète, jusqu’à la méfiance vis-à-vis du voisin, de l’ami.

 

 Les deux systèmes ont été à l’origine d’une tragédie sans précédent dans l’histoire, leurs Führer ou Petit Père des peuples ont fait régner la terreur sur un continent et au-delà. Quand il était midi pour un détenu au Struthof en Alsace, il était minuit pour le détenu de la Kolyma en Sibérie orientale. Sur deux continents, il était bien minuit dans le siècle. L’univers concentrationnaire fut un empire où pendant des années le soleil ne se coucha pas. De la côte atlantique à l’extrême est sibérien, femmes, hommes et enfants furent persécutés parce qu’ils étaient nés, parce qu’ils étaient Juifs, Tziganes, Ukrainiens, Baltes, Moldaves, Bessarabiens, Allemands de la Volga, Tatars, Tchétchènes, Ingouches. D’un bout à l’autre du continent, des démocrates, des socialistes, des communistes, des anarchistes, des gens sans parti avides seulement de liberté, des dissidents, des résistants ont accompagné ces innocents dans les camps de travail forcé, de concentration ou d’extermination. L’ampleur du crime est si bien partagée des deux côtés qu’on peut se demander si la différence, l’opposition déclarée des programmes politiques entre les deux systèmes garde une valeur pour les sciences politiques. Après tout, un mort est un mort, qu’il ait été assassiné d’un coup de crosse par un SS, ou d’une balle dans la nuque par un agent du Guépéou. Des villages ont été rasés et leurs villageois brûlés par des divisions SS près de chez nous, et plus loin et bien avant, en 1918 en Russie soviétique, au temps de la Terreur Rouge des villages furent le lieu d’atrocités.

 

 Et pourtant, deux poids, deux mesures. Les crimes commis par les nazis furent condamnés, mille fois condamnés. Les crimes commis au nom du communisme : tus, cachés, pire : excusés, atténués, relativisés. A peine révélés, déjà oubliés. Pourquoi ?

 

 En 1968, quand un trotskyste se déclarait solidaire du Printemps à Prague, des militants de l’Union des Etudiants Communistes l’accusaient d’être un agent de la CIA. Bien avant, en 1956, quand les ouvriers hongrois s’insurgeaient contre le régime stalinien, les partis communistes les accusaient d’être des contre-révolutionnaires, et les intellectuels prétendument éclairés en Occident se taisaient, comme ils se sont tus pour la plupart quand de courageux dissidents soviétiques tentaient d’alerter l’opinion internationale sur les persécutions des opposants. Les révélations des Soljénitsyne, Chalamov, Poretsky, Plioutch ont été tièdement accueillies, et pas seulement par les tenants de l’idéologie officielle, mais aussi par une bonne partie de l’opinion, intellectuels en tête, union de la gauche et programme commun obligent.

 

 Mais l’union de la gauche n’explique pas tout. Il y a des causes plus profondes, qui ont des racines plus anciennes. Le communisme est un courant du mouvement ouvrier qui a été porteur d’une espérance pour des millions d’hommes à l’échelle planétaire. De la Commune de Paris à la révolution d’octobre 1917, les révolutionnaires inspirés du marxisme, du socialisme ou d’idées libertaires ont lutté pour une société débarrassée de l’exploitation et de la misère. En Allemagne, en France, dans la plupart des pays d’Europe, en Amérique du nord, le mouvement ouvrier s’est construit, nourri de la théorie de la lutte des classes élaborée par Marx et Engels. L’origine du communisme est là, non pas enfermée dans un livre, mais ancrée dans l’histoire des luttes ouvrières, le développement du syndicalisme, de l’internationalisme prolétarien. Rien de comparable avec le fascisme ou le nazisme qui n’ont d’autres racines que la culture de la haine et comme têtes pensantes les théoriciens de la supériorité d’une race sur le reste du monde. Nous sommes placés devant ce paradoxe : le communisme est dans l’histoire des idées, celle qui a été pour des millions d’individus à l’échelle planétaire la plus porteuse d’espoir, et pour cette raison précisément, celle qui pouvait excuser la pire des escroqueries. On condamne la préméditation, le malfaiteur, le criminel par intérêt. On dit qu’il a le mal dans la peau. Mais on pardonne à celui qui fait du mal sans l’avoir voulu, au maladroit animé de bons sentiments. Pour nombre d’observateurs –pas toujours objectifs il faut le dire- le communisme n’est pour rien dans les crimes qui ont été perpétrés en Russie, dans les pays de l’est européen, en Chine, en Corée, au Vietnam, au Cambodge, à Cuba, ce qui est en cause c’est son application. Il est facile de répondre par une question : pouvez-vous citer un pays où le système communiste aurait été expérimenté sans commettre de crimes ?

 

 Mettre en cause l’URSS, c’était s’en prendre au communisme, donc au mouvement ouvrier tout entier. En religion, cela s’appelle sacrilège, blasphème. En politique, reniement, trahison.

Reniement, renégat, voilà un terme qui traduit parfaitement le jugement sans appel qui est porté sur ceux qui un jour ou l’autre susurrent une critique, ou élèvent carrément la voix, voir la violence avec laquelle Lénine rejetait les critiques qui étaient adressées par d’anciens compagnons de route au pouvoir bolchevik (7). Les idées totalitaires ont toutes leurs renégats, puisque par définition, elles se suffisent à elles-mêmes et ne souffrent aucune discussion. Regardez comment les fondamentalistes de l’Islam regardent les plus modérés, sans parler des pires de tous, ceux qui quittent le navire, les apostats.

 Les communistes qui élevaient la voix en URSS et dans les démocraties populaires étaient soient passés par les armes, soient déportés, en tous les cas contraints à des aveux de crimes qu’ils n’avaient pas commis. Ils étaient (le mot est apparu du vivant de Lénine) des ennemis du peuple. Ce qui justifiait la pire des punitions.

 

 En 1989 le mur de Berlin a cédé devant l’assaut des peuples, emportant avec lui le rideau de fer qui partageait le continent, maintenant sous le joug totalitaire des millions d’Européens. Le communisme aurait-il fait long feu ? Ce n’est pas certain. En tout cas, pas dans les esprits. Il y a la crise du capitalisme et ses conséquences dramatiques pour les peuples sur cinq continents, au nord et au sud, la misère, le chômage, le désespoir. Voilà revenus les ferments qui alimentent les idéologies les plus extrêmes, idéologies qui n’ont nul besoin de développer des discours alambiqués pour convaincre des gens qui, n’écoutant plus personne, risquent d’accorder foi au slogan du premier bonimenteur venu. Il a suffi de quelques milliers de révolutionnaires professionnels pour venir à bout de deux cent millions d’hommes en Russie, à quelques centaines d’illuminés antisémites et revanchards allemands pour mettre le feu à l’Europe. Plus que jamais en temps de crise, la démocratie est à défendre, et pour cela, il faut oser regarder le passé, en tirer tous les enseignements, ne rien cacher, même si parfois pour certains, et j’en suis, c’est un effort douloureux.

 

§

 

 

(1) Lénine.- La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky ;

(2) Lénine.- Polnoie sobranie socinenii, Œuvres complètes, vol. L, p.143 ;

(3) Pravda, 31 août 1918 ;

(4) Izvestia, 3 septembre 1918 ;

(5) Izvestia, 10 septembre 1918 ;

(6) Severnaia Kommuna n°109, 19 septembre 1918 ;

(7) La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky ;

 



21/03/2010
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