Pour le boycott...

Pour le boycott des laboratoires, des religions et du nationalisme

 

 

"Je voudrais bien savoir ce qu'ils gagnent à faire ces exercices. Pour moi, je les crois un peu fous de se démener ainsi et l'on me persuaderait difficilement qu'il n'y ait pas d'extravagance à se comporter de la sorte..."

 

 Ainsi s'adressait Anacharsis à Solon (1). Nous sommes à Athènes, il y a 2588 ans. En réponse, Solon évoque l'utilité de ces exercices, le plaisir et la force singulière qu'ils procurent au corps. Et aussi les prix à gagner: à Olympie une couronne d'olivier sauvage, à Delphes des pommes consacrées aux dieux, à Athènes de l'huile de l'olivier sacré.

 

Anacharsis:  "Les athlètes font bien d'outrer leurs efforts pour enlever de si belles récompenses. Il est naturel qu'ils (...) risquent d'être étranglés ou estropiés les uns par les autres pour des pommes... comme si l'on ne pouvait pas, si l'on en a envie, se procurer des pommes sans peine (...) sans se barbouiller le visage de boue et sans recevoir de ses adversaires des coups de pied dans le ventre."

 

 Vingt huit siècles après les premiers jeux olympiques, les récompenses n'ont -apparemment- plus rien de sacré. Imaginez un peu Laure Manaudou faisant vingt mille kilomètres pour rapporter une pomme, avec une couronne d'olivier sur la tête. Heureusement, dollar est là, qui motive les sportifs. Une médaille d'or rapporte quelques dizainesde milliers d'euros, plus les contrats publicitaires. Des tonnes et des tonnes de pommes à gagner. Que les champions seraient les seuls à croquer? Certes non, comme l'expliquait déjà le baron Pierre de Coubertin qui dénonçait la politique, le mercantilisme, le chauvinisme, la brutalité, le surmenage, le surentraînement et le doping. Bref, l'athlète est entouré d'amis qui maintiennent ardent son désir de vaincre. Sans compter les droits de retransmission des épreuves, les bénéfices colossaux pour les sponsors des villes organisatrices, le coût vertigineux des produits pharmaceutiques, bref des enjeux financiers en constante augmentation. Mais ces enjeux sont-ils les pires?

 

 Ce qu'on retient des Jeux de Berlin en 1936 ne se chiffre pas en Marks, d'ailleurs, comparées à ce qu'elles sont aujourd'hui, les sommes devaient être ridicules. De ces Olympiades on se rappelle un nom: Jesse Owens, trois courses: les 100 et 200 mètres, le relais 4x100 et l'épreuve du saut en longueur. Dans la capitale allemande l'art cinématographique mit au monde un autre champion: le film publicitaire, auquel Leni Riefenstahl s'était déjà essayée lors des congrès du parti nazi à Nuremberg en 1933-34. Le film, qui s'intitule en français "les dieux du stade", nous présente des athlètes qui se dépassent ni pour des pommes ni pour des dollars. Ils ne donnent pas l'impression non plus de "se deporter", de se distraire, ce que le mot "sport" laissait entendre il y a bien longtemps. Accueillis par le Horst Wessel Lied et 120.000 bras tendus dont ceux de la délégation française, ceux qui font vibrer le plus grand stade du plus grand Reich de tous les temps sont des sur-hommes: beaux, grands, virils, puissants. Sauf la nudité propre aux barbares pré-chrétiens, ils sautent, ils courent, ils volent, tels ces grecs représentés sur les vases attiques du cinquième siècle. En frise: la svastika. Celui pour qui en 1936, à Berlin, l'important était de participer, Coubertin donc, l'a reconnu:

 

"La grandiose réussite des Jeux de Berlin a magnifiquement servi l'idéal olympique."

 

 Et l'idéal olympique a magnifiquement servi le régime en place à Berlin. Cet état où le crime était érigé en valeur nationale dut toutefois concéder au C.I.O. la présence d'une escrimeuse "non-aryenne" dans son équipe nationale, première ingérence courageuse des instances sportives dans les affaires intérieures d'un pays. Pendant ce temps des hommes -sains d'esprit- épuisaient leur corps dans les carrières de Buchenwald et de Dachau.

 

  "Rebronzer la race humaine" (lui donner le tranchant du bronze, NDLR) telle était la volonté de Pierre de Coubertin. Il vivait certes à une époque où l'irrationalité du colonialisme ambiant pouvait laisser libre cours à des initiatives hardies: ces "bataillons scolaires" (soutenus par la Ligue de l'Enseignement et la Ligue des Patriotes) qui, par des exercices militaires dans les écoles, prônaient l'amélioration de la race humaine et la défense du territoire national (l'un conditionnant l'autre, et inversement). En Angleterre, les mêmes types d'exercice ne s'adressaient qu'à une élite (la monarchie a quelquefois du bon).

 Les organisations sportives n'ont certes pas le monopole de l'encadrement ni a fortiori de l'embrigadement des jeunes, mais elles y ont pris leur part, dans leur domaine propre. Loin d'être une détente, un amusement, le sport de compétition, parce que sa finalité est de porter un maillot, de brandir un drapeau, bien au-delà du panem et circenses des anciens, parce qu'il contribue à renforcer les frontières entre les peuples (pour s'en convaincre, voir le débordement de chauvinisme dans les médias, des intonations, des mots qui, dans la bouche de certains journalistes ne peuvent qu'attiser l'animosité, voire la haine vis-à-vis d'autres peuples), le sport maintient les jeunes athlètes dans une situation de dépendance. Dépendance vis-à-vis de leur équipe (si on perd, c'est de la faute à qui?), de leur directeur sportif (si tu gagnes...bourse, emploi, promesses d'avenir), de la nation (le même nom répété cent fois sur les ondes avant l'épreuve, et là c'en est une... épreuve, suivie du décompte régulier des médailles dans tous les flashs-info martelant les nouvelles du front), et dépendance vis-à-vis du corps médical et des traitements très pointus et à long terme (aux USA, en Chine et ailleurs exclusivement, car la France pète la santé, les médias nous rassurent régulièrement avec des mots très doux, ceux-là).

 

 Les finalistes sont sur la ligne de départ. On embrasse un pendentif, on se signe. La caméra s'attarde un peu, pour ceux qui n'auraient pas compris, oui, c'est bien le signe de croix. Le signe de croix télévisé d'un champion national a plus de poids que tous les discours du pape, là aussi est l'intérêt du sport.

 

 Donc ils sont sur la ligne.

 

 "Ah! Vos marques?"

 

 "Bah, moi c'est Adidas." "Moi c'est ceci, moi c'est cela..."

 

A l'arrivée, la caméra s'attarde sur deux athlètes en prière: ils ont gagné, médaille d'or, médaille d'argent: "Seigneur, faîtes que le contrôle soit négatif!"

 

 Ce qui me confirme dans l'idée que l'olympisme a conservé sa dimension sacrée. Le baron l'avait dit:

 

 "La caractéristique essentielle de l'olympisme ancien, aussi bien que de l'olympisme moderne, c'est d'être une religion (religio athletae). En ciselant son corps par l'exercice comme le fait un sculpteur d'une statue, l'athlète antique "honorait les dieux". En faisant de même, l'athlète moderne exalte sa patrie, sa race, son drapeau."

 

                                                          

 

     muscle + entraînement + exaltation (patrie, dieu(x)) + dopage  =    médaille

 

 

C'est la formule équilibrée de l'athlète de haut niveau ayant des ambitions olympiques. On ne peut toucher à aucun des termes à gauche du signe égal sans rompre l'équilibre, et dire adieu à la médaille. Imaginez un exalté dopé, mais rachitique et non entraîné: quel espoir pour lui? Imaginez un grand costaud surentraîné, dopé à mort, mais pas exalté, du genre:

 

"d'accord pour être sélectionné dans l'équipe nationale, mais si je monte sur le podium, je tiens à exprimer publiquement mes remerciements à tous ceux qui m'ont supporté dans les moments difficiles: au service de l'immigration, pour ma naturalisation rapide avant les jeux (contrairement aux réfugiés politiques qui attendent des années et qui sont même souvent reconduits dans leur pays), aux laboratoires pharmaceutiques qui, inlassablement, ont poursuivi leurs recherches pour me mitonner un  taux d'hématocrite tout à fait acceptable lors des contrôles. Je tiens à remercier  aussi..." 

 

Celui-là pourra regarder les Jeux à la télévision..

 

Quand aux sportifs musclés, entraînés, patriotes et adeptes d'une religion, mais sains de corps...il y en a certainement plus dans nos villages que sur les podiums.

 

 Il y a aussi cette fameuse idée de trêve olympique: pendant la durée des Jeux, plus de disputes, tout le monde s'aime. A l'extrême limite, on pourrait admettre l'idée d'une trêve entre des belligérants: deux armées sont face à face, des millions de morts jonchent le sol, et pouf: Jeux olympiques, on oublie tout. Mais peut-on imaginer une trêve entre un régime totalitaire et un peuple asservi? Entre un bourreau et sa victime? Entre des fous de Dieu armés jusqu'aux dents et des femmes? Imaginer en 1968 une trêve entre la plus grande armée du monde et le peuple tchécoslovaque, une trêve entre les états ségrégationnistes et les noirs américains? Pourtant, les équipes d'URSS et des USA étaient à Mexico cette année-là et elles ont fait moisson de médailles. En 1972 à Munich, un commando du nom de "Septembre noir" prend en otage des membres de la délégation israélienne. Ces derniers sont tués au cours d'échanges de tir entre les terroristes et la police. Une modeste cérémonie-souvenir. Les Jeux reprennent. Seuls quelques athlètes décident de quitter Munich en compagnie de la délégation israélienne. S'il y a de l'olympisme quelque part, ceux-là portent la flamme.

 

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(1) d'après un dialogue de Lucien de Samosate. Anacharsis était un philosophe (VI° siècle avant JC) dont la légende a fait un ami de Solon. Symbole du naturel non corrompu par la civilisation, de l'indépendance d'esprit par rapport à la morale, aux convenances et à l'opinion. Adepte du culte de Demeter (fertilité, abondance, bien-être?). Un des précurseurs du cynisme.

 



14/04/2008
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