Où l'on a plaisir à rencontrer des gens fidèles à leurs principes

« Dans l'isoloir, j'ai fermé les yeux. Un bulletin dans chaque main. Plusieurs fois, toujours les yeux fermés, j'ai interverti les bulletins. A tâtons, j'ai saisi l'enveloppe sur la tablette, j'ai glissé dans ma poche le petit papier qui se trouvait à ce moment dans ma main gauche, et de la main droite (je suis droitier) j'ai glissé l'autre dans l'enveloppe. Je suis sorti de l'isoloir, j'ai présenté ma carte électorale, j'ai entendu prononcer mon nom, puis « a voté ». Des collègues du Parti qui surveillaient le bureau de vote m'ont alors adressé un signe amical. Je suis sorti, j'ai regagné le parking. Assis dans ma voiture, j'ai attaché la ceinture de sécurité, j'ai mis le moteur en route, j'ai glissé la main gauche dans la poche de mon pantalon, j'ai sorti un petit papier froissé. J'ai lu. En toutes lettres étaient inscrits le prénom et le nom de la candidate socialiste aux élections présidentielles. » 

 

Celui qui parle est Jacques, un militant socialiste.

 

Désapprobation presque générale dans sa fédération, suivie d'un flot de questions :

 

- Tu étais déçu par la politique trop libérale du parti ?

            ….…

- Le candidat était une femme…

……

- Tu voyais peu de différences dans les programmes des deux candidats ?

……

- Tu voulais rompre avec un parti qui ne répondait plus à tes attentes ?

……

- Depuis des années, nous allions d'échec en échec, tu avais perdu tout espoir…

…….

Comme Jacques ne répond pas, on pose des questions qui n'en sont plus :

 

- Tu as été séduit par le discours populiste de la droite…

………

- Peut-être as-tu jugé que la mondialisation libérale diligentée par la haute finance était inévitable, et qu'il faudrait s'accommoder du chômage, des inégalités sociales, de la baisse du pouvoir d'achat …

……

- …et qu'il faudrait s'accommoder d'une société en faillite, qui n'a d'autre choix à proposer à sa jeunesse que celle des barbelés du centre de redressement ou de l'école où l'on n'apprend plus rien…

……

- …une société prétendument démocratique où 10% de la population détient tout…

……

- …où la police tire sur tout ce qui bouge…

 

Certaines de ces accusations ne sont pas du goût de tout le monde. Surtout celles évoquant les centres de redressement, car chacun a encore à l'esprit la proposition de la candidate socialiste de faire encadrer les jeunes délinquants par des militaires…On en revient alors aux interrogations :

 

            - Tu t'interroges sur l'histoire du parti, son évolution ?

            ……

- Tu as pensé qu'il était temps pour toi de sanctionner les fautes commises dans le passé par les dirigeants du parti…

            ……

- …les détournements de fonds publics par certains maires socialistes de grandes villes…

            ……

- …la dissimulation des amitiés compromettantes d'un président de la République de gauche avec des boursicoteurs très au courant des mouvements financiers…

            ……

- …amitiés aussi du même président avec le responsable de la police de l'Etat Français… 

……

 

Jacques ne répond pas.

 

Chacun, des yeux, interroge son voisin. Personne ne dit mot. C'est une voix de femme qui rompt le silence :

 

- Jacques, tu as laissé le hasard décider pour toi. Ce n'est pas un acte politique. Tu n'as pas agi pour une raison politique…

 

Jacques se redresse, fixe son interlocutrice :

 

- J'habite avec ma famille dans un quartier très difficile. Pour des raisons économiques, il nous a été impossible de louer un appartement dans une région plus calme. Nos enfants sont allés quelque temps à l'école en bas de chez nous. Jusqu'au jour où cela n'a plus été possible, surtout parce qu'ils avaient peur. Mon fils aîné pleurait et ne voulait plus se rendre en classe. Dois-je vous donner plus de détails ?

 

               - Continue, je vois mal le rapport…

 

- Pour changer les enfants d'école, il nous fallait une dérogation. Cela était hors de question. J'étais membre de l'association des parents, connu pour mes responsabilités politiques. La section locale du parti, dont nombre de professeurs de l'école étaient membres, présentait l'école du quartier comme un exemple de mixité sociale réussie. En privé, les enseignants ne cachaient pas qu'ils avaient placé leurs propres enfants ailleurs, dans le public, et même pour certains dans le privé. Mais comment… comment justifier une telle conduite vis-à-vis des parents de leurs élèves ? La solution était ingénieuse mais simple, elle tient en un mot : la musique. L'école ne proposant pas cette option, à la rentrée suivante, arguant que notre fils désirait apprendre le piano, nous avons été autorisés par l'administration à placer nos enfants dans une école très bien à une station de bus, dans un quartier pavillonnaire…

 

- …un cas de conscience, effectivement, si l'on veut rester fidèle à ses principes…

 

- Je n'ai pas fini. Un jour, pendant la campagne électorale, le candidat de droite a dit qu'il fallait en finir avec la carte scolaire afin de permettre aux parents de confier leurs enfants à l'école de leur choix. Immédiatement, non seulement le parti socialiste, mais la gauche toute entière, les médias, les syndicats enseignants et bien sûr l'association de parents d'élèves en bas de chez moi ont manifesté leur indignation. Même les professeurs de l'école du quartier -qui, en douce, depuis des années, avaient mis à l'abri leurs propres enfants- crièrent au loup, alertant la population du danger qui guettait la république : l'institution d'une école à deux vitesses, l'une pour les riches, l'autre pour les pauvres.

 

 Aujourd'hui, c'est à eux que je pense. Aux pauvres. Eux n'ont rien dit. Eux n'ont rien le droit de dire. Leurs enfants sont toujours là, en bas de chez moi. La mère part à 6 heures le matin, elle traverse Paris pour un ménage quelque part dans un bureau, pire ! une école… Le père, on ne sait pas où il est. C'est la fille aînée qui prépare les petits, eux ne pleurent pas, ils sont habitués au racket, aux crachats, aux coups, et peut-être bientôt les donneront-ils eux-mêmes les coups. Et les grands de ce monde conversent, passez-moi la casse, je vous passerai le séné. Les mots ronflants, les discours enflammés ne mangent pas de pain, il suffit de parler au nom d'un syndicat, d'un parti ou d'une association, cela tient lieu de blanc-seing. Face à cela, je n'ai rien à redire. Cela fait un siècle que le peuple est trahi par ses orateurs. Non, tout cela je le savais. Ce qui a été nouveau pour moi, j'ai compris pour la première fois dans ma vie que je dissimulais des privilèges dont je réclamais l'abolition. Je ne pouvais pas, dans le secret de l'isoloir où j'étais, face à moi-même, continuer de jouer cette comédie ridicule. Il m'était devenu impossible d'exprimer mon accord avec un programme, des idées que je ne pouvais plus défendre.  Je ne pouvais pas non plus, tel une girouette…bref, je pensai à mes petits, à leur avenir. J'ai pris alors deux décisions. Mes enfants poursuivraient leurs études dans l'école que nous avions choisie. Je laisserai au hasard le soin de choisir le futur président.

 

 

§



26/05/2008
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