Madame Martin

 
 
 
 
 
 La pensée contemporaine -au moins en occident- s’est laissée infiltrer par la sociologie. Plus précisément par ce qu’on nomme maintenant le « sociologisme ». Quand on dit « tout s’explique », on sous-entend que tout s’explique par des causes sociales. Il n’est pas de problème qui ne puisse être élucidé par ce moyen. Il y a quelques jours des gens du voyage ont été agressés et même chassés violemment par d’autres habitants suite à une rumeur propagée dans les réseaux sociaux selon laquelle ils kidnapperaient des enfants (ce qui n’est pas sans rappeler la sombre histoire de l’antisémitisme, mais c’est un autre sujet). Lors du débat qui s’ensuit, après avoir déploré les faits, le député concerné aborde la question de la misère sociale et du manque de crédits alloués à l’administration pour remédier à ce fléau. L’équation est connue et développée par tous les partis de la gauche à la droite : misère > désespoir > violence. La gauche approfondit et pose une équation de « second degré » : violence < désespoir < misère sociale < capitalisme. Ainsi tout s’explique. 
 
 L’ingénu qui demanderait, regardant ces scènes terribles qui tournent en boucle sur toutes les chaînes, s’il vous plaît arrêtez l’image…là : qui est cet individu, pourquoi frappe-t-il, quel est son métier, qu’est-ce qui fait qu’il est maintenant ici, comment l’histoire de sa vie passe-t-elle par ce moment tragique ? L’ingénu qui poserait ces questions pourtant essentielles n’aura pas de réponse, même si sur le plateau tous les experts possibles sont réunis. 
 
 Cette pensée sociale, sociologique, globalisante ne conjugue jamais l’être humain au singulier. Pour elle, madame Martin qui habite au 34 rue de la paix à St Gilles n’existe pas. Pour qu’elle existe, il aurait fallu que son nom fût associé à une activité publique, une cause, une association, un parti, un combat, une affaire, ou même un crime. On aurait rangé alors madame Martin dans la catégorie « directrice de quelque chose », épouse d’une personne célèbre, femme de conviction, militante, combattante, délinquante, ou pire : criminelle. Mais l’identité, la singularité, l’être même de cette femme, sa sensibilité, ses convictions profondes ou ses doutes, ses désirs ou ses souffrances, sont pour le sociologisme autant d’épiphénomènes, spécificités certes dont personne ne peut nier l’existence mais qui souffrent de ce défaut : elles ne sont pas constituantes d’une conception du monde, d’un plan général susceptible de situer la place et de définir le rôle de l’être humain dans le monde, et son devenir. La personne « madame Martin », autant que la personne qui l'autre matin est allé molester des gens du voyage échappent à tous les systèmes possibles qu’ils soient philosophiques, politiques ou religieux. 
 
 Ce qu’on sait de madame Martin n’a rien à voir avec ce qu’elle est en réalité, ce qui pour elle est le plus important, l’essentiel : son intimité. Ce que les systèmes de pensée connaissent de cette dame est encore plus superficiel que ce qu’un interrogatoire policier pourrait révéler. Car ce dernier, même s’il ne remonte jamais aux sources, s’il n’explique jamais complètement les raisons d’un acte, s’il faut des mois d’entretien pour qu’une analyse aboutisse à quelque connaissance de la psychologie humaine, les informations recueillies ne sont pas « de surface » et ne s’interdisent pas de violer quelque jardin secret. Preuve qu’il y en a un. Mais dans ce jardin, la pensée qui ne pense l’humain que comme membre d’une catégorie, d’une classe, d’une ethnie ou d’une nation, qui pense l’homme exclusivement comme un-être-dans-le-monde, dans ce jardin cette pensée ne pénètre pas. Le portillon lui est fermé. Private. No entry.
 
 Par goût du paradoxe, on pourrait dire qu’une pensée qui explique tout (totalitaire) n’envisage pas cette femme comme une totalité singulière. 
 
 En quoi cette manière de penser est-elle totalitaire ? Regardez l’artisan qu’on appelle pour réparer ou pour installer quelque chose. Avant de partir, il fait le tour de son atelier, choisit les outils dont il pense avoir besoin selon l’idée qu’il se fait du travail à accomplir. Il opère une sélection, et le meilleur ouvrier est celui qui dispose des bons outils certes, mais surtout des outils appropriés. Pour revenir à cette façon de penser « qui explique tout », elle prend de l’être humain ce dont elle a besoin pour construire et maintenir la cohérence de son système. Autant elle ignore la singularité (l’intériorité) des individus, autant elle est d’une perspicacité étonnante quand à discerner ce qui dans le comportement de l’individu peut alimenter son hypothèse. Autrement dit, ce qu’on nomme communément le « prêt à penser » ne découvre dans le monde réel que ce qu’il veut y découvrir. Cette construction idéologique dont la première qualité est la cohérence totale, non fractionnable, non questionnable et non discutable met évidemment hors de cause l’imprévisibilité du comportement humain, bref sa liberté. 
 
 Les systèmes de pensée qui affirment que « tout est économique », « tout est social », « tout est politique » rencontrent dans notre société un certain succès dans la mesure où il est plus facile d’expliquer un acte par une cause connue (surtout si elle confirme une thèse à défendre) que par un long cheminement dans les circonvolutions compliquées de tous les comportements possibles propres à la nature humaine. Si l’on refuse de voir en chaque être humain un être unique, on se dispense de toute réflexion sur la responsabilité, la conscience de soi, le libre arbitre. Tout s’explique alors facilement, sans discussion possible, par des causes sociétales qui conduisent – car l’idée de responsabilité est prégnante et ne peut être écartée- à nous perdre en conjectures avant de livrer à la Justice la dernière découverte du sociologue à la mode qui a défriché une zone de laquelle la personne humaine est exclue. 
 
 
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08/06/2019
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