Le plus terrible des virus

-         Un philosophe antique avait dit que les hommes n'avaient jamais été aussi libres que sous la dictature.

 

-         Il aimait les paradoxes !

 

-         Il voulait dire que la vraie liberté est intérieure. Elle n'a rien à voir avec la libre circulation dans les rues, la liberté de réunion, d'association, de la presse, toutes libertés qui sont nécessaires certes, mais ne suffisent pas à faire de nous des êtres libres. Avait-il remarqué, ce philosophe, que des personnes qui jouissaient de la liberté étaient en fait assujetties au pouvoir ? Que d'autres étaient montrées du doigt, ridiculisées, ou pire, persécutées, internées pour avoir agi selon leur libre-arbitre ?

 

-         Quand tu dis « assujettis au pouvoir », penses-tu au pouvoir politique ?

 

-         Oui. Il peut s'agir aussi de religion, de la pensée dominante, du dogme établi, de tout système qui fait de chaque personne un élément d'un tout, comme une pièce de puzzle. Quand une pièce ne s'intègre pas …

 

-         Le rapport avec nos amis ?

 

-         Je fais ce détour, Tchang, qui permet de mieux comprendre ce qui est arrivé à Raoul et quelques autres. Je disais que la liberté était intérieure. L'enfermement aussi. Un vrai quartier d'isolement qui n'a nul besoin de barreaux, de murs, de rats ni de sévices. Un cachot tout noir, minuit dans le siècle, l'obscurantisme. Si nos amis furent un jour prisonniers, ce fut d'eux-mêmes.

 

-         Comment cela fut-il possible ?

 

-         Ils avaient été contaminés par Krokoukas.

 

-         Qui est-ce ?

 

-         Le Moloch des temps modernes. Mais Krokoukas dévore de l'intérieur. C'est le plus terrible des virus. Il est à l'origine de troubles du comportement pouvant aller jusqu'à l'hystérie… et comme il est contagieux, il s'attaque au corps social, provoquant l'hystérie collective.

 

-         Tu ne vas pas me dire que la science ne s'est pas penchée sur le sujet…

 

-         C'est hors de son domaine de recherche. Le virus est indétectable. Pas de vaccin, pas de traitement.

 

-        

 

-         Tu peux courir les laboratoires. Quand le mal est intérieur, le remède doit l'être aussi. Inutile d'aller chercher ailleurs ce qui est en nous-mêmes. Il y a un antidote.

 

-         Les globules blancs ? Les anticorps ? Le repos ? L'abstinence ? L'ascèse ?

 

-         Le bon sens mon cher, le bon sens. Appelle-le raison, discernement, entendement, conscience, peu importe.. Krokoukas ne craint qu'une chose : qu'on se mette à penser. Le simple bon sens permet de sauter le mur, même si c'est au prix d'une remise en question de soi, de son éducation, de sa culture, de ses fréquentations. Politique ou religieux, Krokoukas a fait beaucoup de morts, de malheureux, il a séparé des gens, déporté des peuples, mais aussi, car il est malin, il a donné de l'espoir à ceux qui n'en avaient plus. Des millions ont cru en lui, lui ont tout donné quand ils n'avaient rien, ils ont même trahi les leurs, avoué des crimes qu'ils n'avaient pas commis, et pire : ont gardé le silence quand ils auraient dû parler. Ce mur, Raoul et d'autres ont su le franchir. Ils ont changé d'idées, au prix parfois de l'incertitude, mais sont restés fidèles à leurs principes.

 

-         L'incertitude, le doute : n'y a-t-il pas là un danger ?

 

-         Vaincre le virus est étourdissant, mais ne nous fait pas nécessairement sombrer dans le scepticisme. Le message que nous laissent les convalescents ressemble à une mise en garde. Leur époque fut celle des grands bouleversements. Des idées qui étaient dominantes se sont révélées stériles ou négatives, laissant la place aux interrogations. Certains sont ainsi faits qu'ils campent fermement sur des positions que la sagesse et l'expérience humaines jugent intenables. D'autres prennent de la distance non par prudence ou frilosité, mais pour voir clair, entendre, sentir. Quand on arrête de fumer, il faut des mois avant de retrouver le plaisir du goût et des odeurs. Pendant des années la maladie nous a aveuglés, on est resté sourd aux appels, insensible aux souffrances. Pour en sortir il faut du temps avant de se reprendre et se frayer à nouveau un chemin. Et puis l'incertitude n'est-elle pas un attribut de l'humanité ? N'est-ce pas parce que nous sommes libres que nous ne savons pas de quoi demain sera fait ?

 

-         D'autres diront que le doute, même s'il est provisoire, est une solution de facilité. Il y a l'urgence de certaines situations, des décisions à prendre…

 

-         Etonnante réflexion d'un étudiant en sciences. Voyons Tchang, les plus grandes découvertes n'ont-elles pas été faites à la suite d'un questionnement ? La facilité, pour reprendre le mot, n'est-elle pas de s'installer paisiblement dans le fauteuil du prêt à penser officiel ? Des fauteuils, dogmes et doctrines en ont des millions en magasin, et confortables. Mais attention à Krokoukas, ils sont piégés. Plus que des gens qui doutent, méfions-nous de ceux qui ont réponse à tout !

 

 

§

 

 

 

 



10/03/2009
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