La gourmandise est un vilain défaut

 

 

 En plus de toutes les choses qui ont le don de m’énerver, le col roulé en laine qui pique à l’encolure, le café qui ne passe pas dans la machine entartrée, la bonne année à souhaiter à des gens infréquentables, l’ordinateur qui se bloque dès l’ouverture d’une fenêtre, le vent, la pluie fine et interminable, les jours qui raccourcissent à vue d’œil, les voisins toujours affairés au jardin où pas un brin d’herbe ne dépasse, la pire de toutes c’est d’apprendre que des gens se débarrassent ou revendent des cadeaux bon certes pas toujours pertinents, mais quel cadeau pourrait être bien reçu par des personnes aussi peu scrupuleuses, sinon peut-être un diable en boîte, du poil à gratter, un miroir ? Ces gens, pour qui les petits cadeaux n’ont qu’une valeur marchande, je les ai en horreur. Du moins je les avais en horreur, jusqu’au jour où cette histoire...

 

 Jérôme vivait seul. Trop occupé à s’occuper de lui, il ne prêtait nulle attention aux personnes de l’entourage, à l’une d’entre elles surtout, Solange, une bien jolie jeune fille. Ce n’est pas qu’il l’ignorait, mais plutôt qu’il avait peur de s’engager. Avec les conséquences que l’on sait pas toujours très rigolotes, les contraintes, enfants, crédits, belle famille, sans oublier le pire : la routine. Bref, la liberté de Jérôme n’avait pas de prix, il aurait fallu bien plus qu’un repas de fête même abondamment arrosé de champagne pour le faire changer d’avis.

 

 Il y a tant de cadeaux au pied du sapin ! Les noms des bienheureux sont notés sur les paquets, mais pas ceux des pères noël. Pour la plupart, il n’est pas difficile de deviner d’où ils proviennent. Pour d’autres, un échange de regard, un sourire suffisent à clore l’enquête. Mais il en reste, de ces paquets qui, effleurés, palpés, à peine examinés séjournent non ouverts au pied de l’arbre jusque tard dans la soirée. Rectangulaires, allongés, rigides sauf sur le dessus, à tous les coups ce sont des chocolats. Et comme le soir de Noël, le chocolat est à profusion, du noir, du blanc, du chaud, du dur et du coulant, sagement on attend quelques jours avant de goûter aux friandises.

 

 Ainsi, une boîte d’excellents rochers parés de noisettes fut abandonnée sur le parquet jusqu’au bout de la nuit. Au matin, Jérôme allait l’ouvrir mais il se ravisa. Plutôt l’offrir à quelqu’un pourquoi pas au jour de l’an. Le paquet cadeau bien que ballotté aux pieds des enfants turbulents n’avait pas souffert, il suffit d’un bout de scotch pour le rendre à nouveau présentable. Pour fêter l’année nouvelle il fut offert à la voisine qui suivait rigoureusement un régime sévère et s’en débarrassa en le dissimulant entre les rameaux d’un thuya par un jour de beau temps en pleines réjouissances de Pâques. Le petit enfant qui le découvrit ne pouvant mettre ce grand paquet dans son panier déjà rempli d’œufs en sucre le tendit à sa maman qui, dès son retour à la maison l’entreposa dans un cellier bien frais. Les choses restèrent ainsi jusqu’au noël suivant. Comme personne n’était assez curieux pour l’ouvrir, les gens étant de plus en plus gâtés et saturés de friandises, de noël en noël et pendant des années, les rochers voyagèrent parfois très loin et bien au-delà de la date de péremption.

 

 Certainement ils n’étaient plus bons, mais comme c’est l’intention qui compte, un beau jour, c’était le soir de Noël, au pied du sapin de Jérôme quelque chose fut déposée dont les dimensions et la forme cachaient mal la nature du contenu. Plus d’une fois à cause des enfants qui couraient partout le paquet frôla la catastrophe, il y en avait des enfants, depuis le temps qu’il organisait les soirées de Noël chez lui, les jeunes filles étaient devenues des femmes, elle avaient pris époux, et tout ce petit monde était fier de sa progéniture. Quand à Jérôme, s’il ne connaissait pas le plaisir de voir grandir des enfants, avec l’âge il était devenu gourmand. Voyant son nom inscrit sur l’étiquette, il s’empara de la chose, et déchira le papier cadeau.

 

  Un tout petit billet bien discret plié en quatre tomba sur le sol. Il se baissa, le déplia. On ne saura jamais si quelqu’un remarqua son émoi. Il lut ces quelques mots : Jérôme, je t’aime. C’était signé. Solange.

 

 

§

 

 

 



28/01/2014
0 Poster un commentaire
Ces blogs de Politique & Société pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 6 autres membres