Il fait gris

 Il fait gris. La neige a fondu. Le temps est à la pluie. Feu dans la cheminée. Je remets une grosse bûche. Dehors, les mésanges s'accrochent aux boules de graisse. La sittelle arrive et fait le ménage. Peine perdue, tous s'envolent car il surgit. La boule est suspendue à l'extrémité d'une fragile branche du pin. L'écureuil est léger, souple. Alors qu'il planait entre les arbres traversant le jardin sans toucher le sol à la vitesse de l'éclair, il progresse maintenant sur la tige avec prudence. La boule est encore loin. Il fait un pas, reprend sa position. Changement de stratégie : il se laisse tomber, suspendu par une patte, ah non, par la queue, incroyable, les pattes avant s'emparent du trophée, il grignote, risque de perdre l'équilibre, se rattrape. Il tire de toutes ses forces sur le petit filet pour casser les ramilles qui le retiennent puis, la boule dans la gueule, il monte trois étages dans l'arbre. Bien à l'aise sur une grosse branche va-t-il pouvoir enfin déguster ce qu'il a volé aux oiseaux ? La boule tombe, elle rebondit sur l'herbe. Le petit animal roux disparaît dans les frondaisons, je devine sa présence tout là-haut, puis plus rien, il a dû sauter sur le chêne voisin, pour s'enfoncer dans la forêt. Il avait fait mille efforts pour s'emparer de ce trésor. Maintenant qu'il l'a, il le laisse tomber et s'enfuit. Pourquoi ?

 

 J'essaie de trouver quelque chose à dire. Il y a des moments dans la vie où les mots… Les idées sont bloquées par l'émotion. Elles peuvent l'être aussi par la colère. Contre qui, contre quoi ? Des milliers d'images défilent dans ma tête. Le soir du 6 mai, la soirée à l'Opéra Bastille, puis les attroupements sur la grande place, les cris, les discours enflammés, les quolibets adressés au nouvel élu de la nation. Et si ces gens, jeunes pour la plupart étaient dans le vrai ? Si une grave erreur avait été commise par cinquante-trois pour cent des Français ? Et par moi-même, surtout… moi qui pensais avoir dépassé l'âge des illusions… patatras ! En vingt mois l'état de grâce est en berne. J'essaie de me raisonner: des réformes indispensables ont été accomplies, une politique difficile, que d'autres qui crient au loup aujourd'hui n'ont pas eu la force ni le courage d'engager…

 

§

 

 Je rêve. Cela se passe en prison. Je dois rêver tout haut, car du fond du cachot, un esprit frondeur me lance :

 

-         Mais tout n'est pas négatif. Nous avons la plus belle première dame de France depuis bien longtemps !

 

Quelques rires. Je ne réponds pas. Pourtant je suis tenté de faire valoir les aspects positifs de ce début de quinquennat. Grave erreur quand on connaît la sagacité de l'adversaire. Il serait capable, ce professionnel de la critique, de me perdre dans le dédale des analyses socio-économiques savantes dont la gauche est si friande quand elle n'est pas aux affaires.

 

 Un bruit de clés .

 

 C'est Alex, notre gardien préféré. Toujours cordial, il nous apporte souvent du rab quand c'est le jour des frites. En plus, il est de gauche et ne porte pas le président dans son cœur: rien de ce qui avait été promis n'a été tenu, salaires, horaires, conditions de travail, surpopulation carcérale.

 

 Tout le monde sait à quel point ces promesses avaient été tenues par les gouvernements précédents de gauche comme de droite. Mais ça, Alex ne le sait pas, ne le voit pas, ne l'entend pas. Je lui en avais touché un mot un jour, dans un rêve. Il m'a écouté, distraitement. Bref, dès qu'il peut, il nous transmet les nouvelles du front, les grèves, les manifestations, les jugements sévères portés contre la France depuis l'élection présidentielle par certains diplomates étrangers ou les fanfaronnades de personnalités connues et aimées du public. A ce propos, cet ancien tennisman de renom n'a pas tenu la sienne. Je parle de sa promesse. Il avait proclamé : S'il passe, je quitte le pays !  Il est resté en France, pays pourtant voué au racisme et à l'intolérance comme chacun peut le constater. D'ailleurs notre champion est interdit d'antenne. On ne sait même pas s'il vit encore. Il doit probablement croupir dans une geôle ou casser du caillou dans un camp de rééducation quelque part dans l'arrière-pays. Des millions de manifestants hurlent son nom derrière un immense calicot « Libérez notre champion ! ». Les rues sont noires de monde.

 

 Les éboueurs aussi sont dans la rue. Choc métallique des poubelles, bruit de verres, crissement de freins, redémarrage de moteur : je sursaute, ce n'était qu'un rêve.

 

 

§

 

 

 On peut en vouloir au président. C'est lui qui a tout gâché, ses vacances dans le yacht du milliardaire, la mise en scène de sa vie privée, divorce, mariage, doublement du salaire présidentiel, et j'en passe. On attendait autre chose: une rupture avec le train-train du passé et son cortège de promesses non tenues, d'autosatisfaction, de cachotteries, de discours jamais suivis des faits. On a eu des discours avec effets de manche, mais peu de grandes mesures, et même quelques basses reculades face à des corporations qui par la grève ou le blocage des routes peuvent se faire entendre. Une politique poltronne bien dans la tradition. Quand aux ouvriers menacés dans leur emploi, aux petits agriculteurs, aux policiers, aux enseignants, aux retraités, aux gens des quartiers qui vivent dans la peur, il leur faut attendre…et désespérer car il n'y a pas de sous.

 

 On peut être inquiet. Voyons. Cette élection avait suscité un double espoir : voir le peuple enfin renouer avec la confiance et se dessiner un meilleur avenir. Aussi, l'élection d'un président plébiscité par un électorat qui, cas rare dans l'histoire de France, ne fit pas son choix dans le respect des frontières de classe, cette élection massive avec plus de quatre-vingt pour cent des suffrages exprimés pouvait nous laisser espérer un recul, peut-être une implosion des dogmes qui dans l'histoire de notre pays et ailleurs ont fait couler beaucoup d'encre et de sang. Un parti crypto-fasciste et un parti communiste réduits à quelques points, c'est bien.

 

 Mais d'autres redressent la tête, chevaliers, combattants de l'extrême. Saint Michel terrassant le dragon ? Non, cette milice n'a rien de céleste. Quand les gens souffrent, les idéologies redeviennent audibles. Ce n'est pas le bonheur du peuple qu'ils veulent. Oh non. C'est le pouvoir. La démocratie, ils l'exècrent, elle est bourgeoise. Ils en profitent aussi, de la démocratie, ils y sont comme des poissons dans l'eau. Et c'est là que le métier de journaliste est difficile, car il faut laisser la parole à des gens qui nous feraient taire s'ils étaient au pouvoir. Et ils l'ont facile, la parole. Rien ne leur échappe. Ils guettent les faux pas. A la différence des démocrates, ils ont toujours raison, puisqu'ils prédisent le pire. Et le pire est, quoi qu'on fasse, éternellement menaçant, dans les affaires humaines personne n'est jamais content très longtemps. A la vitesse de l'éclair nous passons de l'enthousiasme le moins justifié au dépit du bon sens. Même quand les prix n'augmentent pas, c'est toujours plaisant de se plaindre du coût de la vie entre la pluie et le beau temps auprès de la caissière en vidant son chariot plein à ras-bord. Alors, imaginez quand les prix augmentent… 

 

 Recul et implosion des dogmes ? Si rien ne change, on peut craindre leur retour. La gauche démagogique comme jamais, la droite sans projet. Combat de titans en carton-pâte auxquels un jour, j'espère me tromper, des fous de dieu ou d'ailleurs pourraient mettre le feu dans un grand carnaval qui consacrerait la fin de l'histoire.

 

 En bas, au pied du pin, la martre. Son nez pointu pointé en l'air, elle a perdu la partie et la boule ne l'intéresse pas. Une seconde j'ai dirigé mes yeux sur l'écran de l'ordinateur, au pied du pin, il n'y a plus personne. Si, le rouge-gorge prend sa revanche. La boule tombée est à sa portée, il la dévore à plein bec.

 

§



05/02/2009
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