Branle-bas de combat dans la bibliothèque

 

 Nuit blanche. J’ai sommeillé jusqu’aux environs de minuit, sans pouvoir fermer l’œil : j’entendais des chuchotements. Comme j’étais à demi conscient, ces bruits m’énervaient mais ne me tourmentaient pas. Puis je me mis à penser. Depuis des années nos enfants avaient quitté le domicile familial. Mon épouse regardait une émission à l’autre bout de la maison, de toute façon, elle ne parle jamais toute seule. C’est donc l’inquiétude qui me mit en éveil. Des personnes parlaient dans la pièce à côté.

 

 Bien que prononcés à mi-voix, et assourdis par la cloison, les premiers mots que je perçus étaient latins. « Respondeo dicendum ». « Ad primum sic proceditur ». Personne ne s’était jamais exprimé en latin dans cette maison. Rêvais-je ? Pas du tout. Puis quelqu’un se mit à parler en français. C’était susurré, à peine audible. Puis, un autre (encore une voix d’homme) lui répondit, mais cette voix semblait venir de plus haut, de l’étage, de plus haut encore, du grenier ? Elle s’exprimait comme si elle lisait un livre, en une langue, comment dire, religieuse :

 

 « Le Seigneur l’a engagé dans un rude combat, afin qu’il remportât la victoire ».

 

 Fier, le premier se rengorgeait et tentait avec peine de reprendre son discours, sans succès. Il dut se taire car, et voici le premier événement incroyable de cette folle nuit, un chœur, oui je dis bien un chœur entonna un chant de louanges à l’adresse de notre homme.

 

Joyeux de cœurs et de visages,

Chantons un triomphe si beau !

De l’erreur ont fui les nuages,

Aux rayons d’un soleil nouveau.

 

Oh Thomas, Saint d’entre les Saints

Lumière de l’Eglise militante

Oh Thomas, Saint d’entre les Saints

Ange exterminateur des hérésies !

 

 J’étais assis dans mon lit, je tremblais de tout mon corps, le chant venait de la bibliothèque. D’un coup, je compris ce qui se passait. Voyons, Thomas, Thomas d’Aquin… ce livre que je venais d’acquérir, une oeuvre dédiée à la jeunesse du Révérend Père des Frères Prêcheurs Charles-Anatole Joyau, une somme consacrée à Saint Thomas d’Aquin, imprimatur Lugduni, Die 13 Julii 1887. Ce n’est pas le genre d’ouvrage qui vous est vendu avec un CD audio, interview de l’auteur, chant d’accompagnement et bonus. Il fallait me rendre à l’évidence. J’étais, aux premières loges, témoin d’un phénomène paranormal. Je sais que personne ne va me croire, j’en connais même que cette aventure fera rire, peu importe, je rapporte ce que j’ai vécu. Le monde s’ébaubit naguère à l’écoute de témoignages sur des lieux miraculeux où apparurent des êtres surnaturels. Les plus hautes autorités religieuses y ont construit des monuments et organisé des pèlerinages. Pourquoi n’aurais-je pas moi-même le droit d’apporter mon grain de sel, de plus tout à fait laïque, comme je l’appris par la suite ?

 

 Qu’un Saint déclamât de l’autre côté du mur n’apaisait nullement mes craintes. Par nature, la bravoure n’est pas ma première qualité, et les hommes d’église n’ont jamais été pour me rassurer, leur silhouette, leur démarche, leur habit, le ton de leur voix, leur façon de me regarder, toutes ces choses, depuis mon plus jeune âge, provoquent chez moi dégoût et répulsion. C’est idiot, c’est comme ça, je n’y peux rien. Pas plus que je ne peux vaincre ma peur des araignées, je m’évanouis à la seule vue d’une goutte de sang, alors pensez, quand tout jeune encore, le jeudi après-midi, c’était mon tour de lire quelques versets de la Bible ou des Evangiles, que je devais, à haute voix clairement et distinctement relater des atrocités présentées comme des prouesses car voulues et commandées par un dieu, cela ne m’incitait pas à approfondir la chose religieuse. Et tous ces grands et petits maîtres qui exposent depuis des siècles dans les églises sous tous les angles et dans le moindre détail en cinq mètres sur trois toutes les souffrances et tortures que des hommes ont infligées à d’autres hommes, ah ça, on peut toujours s’indigner que des films d’horreur soient proposés à des petits enfants aux heures de grande écoute à la télévision, quand depuis les siècles des siècles, on leur présente aux murs des églises une tête ensanglantée sur un plateau, un homme aux mains et aux pieds cloués sur une croix, pendant qu’un soldat lui perce le ventre de sa lance, le sang giclant jusqu’au sol.

  

 J’étais assis dans mon lit, je tremblais de tout mon corps. Thomas parlait. Il s’enflammait. Je ne le voyais pas (une cloison nous séparait), mais je l’imaginais brandir les quatre évangiles, fulminant contre l’hérésie, les Fraticelles et les Béguins, les Manichéens et les Gentils. Alors d’autres voix s’élevèrent. Le ton monta. Prenant mon courage à deux mains, je m’écriai…

 

 Pourquoi mentir ? Du courage ? Pas du tout. Si j’ai crié, c’était pour conjurer ma peur, comme les petits enfants qui parlent fort pour affronter l’obscurité.

 

- NON,  MAIS  VOUS  ALLEZ  BIENTOT  VOUS  TAIRE ?

 

Le seul résultat fut qu’un autre se mit de la partie. Un philosophe des temps nouveaux, un Lord. Il ne trouva rien de mieux à faire que d’invectiver Thomas, couvrant à peine un sermon qui déclinait en français, grec et latin tout le savoir d’Aristote, de Paul et d’Augustin, puis profitant d’une respiration du saint, sur un ton professoral, exposait pourquoi il n’était pas chrétien, affirmant qu’il était aussi convaincu de la nocivité des religions que de leur fausseté ! C’en était trop. Thomas se mit à hurler. Ma femme accourut dans la chambre, pâle comme la mort. Nous étions tous les deux cloués sur le lit, muets de stupeur. Mais la chose était tellement étrange que pas une seconde nous ne pensâmes alerter la police. En outre, il aurait fallu sortir de la pièce pour atteindre le téléphone dans la grande salle. En arrivant, elle avait claqué la porte derrière elle, il n’était pas question de la rouvrir. 

 

 Non seulement le ton montait à côté, mais les portes vitrées de la bibliothèque se mirent à brinquebaler. Thomas hurlait, Russell dissertait, imperturbable. Il prenait l’avantage, au point qu’il se mit à rire. Cela nous fit du bien, la peur nous abandonnait, et nous prêtions l’oreille aux propos des combattants. Russell en son avantage n’avait que peu de mérite. Car il parlait de choses que Thomas ne pouvait pas savoir : la condamnation par l’Eglise du contrôle des naissances qui, d’après lui aurait permis de vaincre misère et famine dans le monde. Il rappelait les guerres de religion, le fanatisme impliqué par la rigidité des dogmes, mais aussi il abordait des questions que Thomas pouvait savoir : il s’attaquait à l’idée bien catholique que l’existence de Dieu est nécessaire pour introduire la justice en ce monde.

 

 Le Docteur angélique, Prince des théologiens, Ange de l’école et Patron de toutes les écoles catholiques écoutait. Un moment la maison tout entière fut plongée dans le plus surprenant silence. Puis, impérial, Bertrand Russell, athée parmi les athées, mécréant déclaré et fier de l’être, je ne le voyais pas mais je devinais son sourire, déclama :

 

-         Mais oui voyons, il faut qu’il y ait un dieu, un paradis et un enfer pour que la justice règne.

 

Ce diable de Russell marqua un temps.

 

-         Pour que la justice règne…à la longue ! Oui à la longue, vous proclamez que les derniers seront les premiers, plus tard, dans l’autre monde. Mais la ménagère qui voit des oranges avariées sur le haut du panier, ne suppose pas que pour rétablir l’équilibre, celles d’en dessous seront saines et fraîches. Il y a gros à parier que ces dernières seront aussi avariées que les premières. Injustice ici-bas. Pourquoi pas au-delà…si encore il y a un au-delà, mon cher Thomas.

 

On entendit un claquement sourd, un livre se refermait (1).

 

 Thomas maugréait. L’argument du contrôle des naissances l’avait interloqué. Peu à peu il reprit le dessus. Russell parti, il restait seul en scène. Il en voulait au monde entier, il fulminait contre Averroès qui n’avait rien compris à Aristote et qui soutenait l’opinion insensée d’une intelligence unique existant dans l’univers et dont les âmes individuelles n’étaient que les modifications ou des manifestations diverses. Un tel système favorisait les passions et attaquait la vertu. Un condamné à mort n’avait-il pas déclaré, refusant l’assistance d’un prêtre :

 

« Si l’âme de Saint Pierre est sauvée, la mienne le sera pareillement, car, n’ayant qu’un même esprit, nous ne devons avoir qu’une même fin. ».

 

Ce furent, cette nuit-là, les derniers propos sensés de Thomas. Ce que de lui nous entendîmes ensuite fut plus crié que dit, il s’en prit à la doctrine pestilentielle de ceux qui veulent empêcher l’entrée en religion, il mit les grecs, les Arméniens et les Sarrasins au rang des accusés. Sans oublier le malheureux Marc d’Ephèse qui en mourut de honte et de chagrin. Il marmonna encore un peu, puis se tut. Il avait senti tout à coup dans sa bouche une excroissance fort gênante pour la parole. Aussitôt Paul de Tarse, apôtre des gentils, tel Lazare ébouriffé soulevant le couvercle de son tombeau, Saint Paul donc, Dieu ait son âme, surgissant de la Sainte Bible (je la range près d’Augustin et Thomas d’Aquin) interrompant sur le champ la lettre qu’il était en train d’écrire à des Mécréants de son Epoque, s’efforça de rassurer le Docteur angélique. Il était trop tard pour mander un chirurgien, lui dit-il, mais il serait facile de prévenir demain matin les membres de l’Université de l’accident qui rend toute argumentation impossible.

 

-         Je ne vois d’autre ressource que de m’abandonner à la providence de Dieu. 

 

rétorqua le patron des écoles catholiques. Puis ce fut un choc sur le parquet. Nous sursautâmes. Thomas d’Aquin, à genoux dans la bibliothèque, était en oraison. Le calme revint dans la pièce. Les vitrines brinquebalèrent. Le saint avait regagné son livre.

 

 Une douce voix, telle un parfum se répandit alors dans la maison. Cette voix je la connaissais, l’ayant une fois entendue, celle d’un professeur de philosophie, monsieur Parisot. Elle semblait venir de partout, d’en haut, d’en bas, elle traversait les murs. Instantanément, l’image de cet homme me revint en mémoire, ses allées et venues sur l’estrade de bois, il s’arrêtait, la classe était plongée dans le silence, d’ailleurs la classe n’existait plus, le groupe n’existait plus, chacun se trouvait face à lui-même, plongé dans ses pensées, le silence durait parfois longtemps. Puis les mots –jamais compliqués- retrouvaient leur juste place, près des idées. Rien n’était jeté en l’air, tout était pesé, examiné, vérifié. Et si parfois, devant tant de sérénité notre sang d’adolescents ne faisait qu’un tour, et que l’une ou l’un d’entre nous, n’en pouvant plus d’être mis à l’épreuve d’une sagesse que nous croyions d’un autre âge, se levait le cheveu en bataille pour lancer à Socrate, Epictète, Descartes, Pascal ou Kierkegaard une salve à la Paul Nizan ou pire, digne du plus inexpérimenté militant de base, du genre :

 

- Tout ça, ce sont des mots, mais qu’ont-ils fait, tous ces grands sages, qu’ont-ils fait, dans les actes pour soulager la souffrance humaine ?

 

Le professeur regardait tour à tour chacun de nous dans les yeux, puis reprenait sa course sur l’estrade. Il s’arrêtait à nouveau.

 

-         Ce n’est pas assez que Socrate meure en restant fidèle à ses idées, que Descartes s’exile pour poursuivre sa recherche du principe des choses, que d’autres, fuyant les vices et les passions expriment leur foi en l’homme, mais je retiens cette idée d’Epictète que le bien est l’enfant du jugement, que le mal et la souffrance s’expliquent par l’ignorance. C’est pourquoi mon cher, il nous faut philosopher.

 

Il nous disait aussi que toute la philosophie n’était pas dans les livres, qu’elle était une façon de vivre, une manière d’être, et qu’elle nous apprenait à ne pas confondre action et agitation. 

 

 Comme ces images d’école me revenaient en mémoire, cette nuit, un Sage avait longtemps, très longtemps laissé les savants -docteurs de la foi ou d’incroyance- diffuser leur savoir. La douce voix se répandait dans la maison.

 

-  Je ne puis m’empêcher de rire quand j’écoute ces illustres personnages : ils bégayent plutôt qu’ils ne parlent ; ils ne se réputent tout à fait théologiens, que lorsqu’ils savent parfaitement le barbare et le vilain jargon : il n’y a que ceux du métier qui puissent les entendre ; mais ils en font gloire, disant arrogamment qu’ils ne parlent pas pour le vulgaire profane. C’est, ajoutent-ils, c’est avilir la dignité de la Sainte Ecriture, de s’assujettir aux règles de la grammaire… Admirons la majesté des théologiens ! A eux seuls permis de faire des fautes dans le langage et il n’y a tout au plus que la canaille, qui ait droit de leur disputer cette prérogative. 

 

 Sur ces mots, Erasme regagna son livre (2), discrètement car celui-ci ne claque pas quand on le referme, lu et relu, aux pages jaunies et parfois déchirées, seulement cousu, à peine protégé d’une couverture souple.

 

 Nous étions plongés dans nos rêveries, somnolents, sous le coup de la fatigue due à ces heures sans repos, quand le radio-réveil se déclencha, il était 6 heures. Instantanément, à côté, les philosophes regagnèrent leurs œuvres. Silence de mort dans la bibliothèque.

 

 France-info, premier flash de la matinée. La présentatrice laissa la parole à un libre penseur qui expliqua dans un langage clair que les dogmes –religieux ou politiques- représentaient un danger pour l’humanité. Qu’il fallait armer la jeunesse contre l’obscurantisme qui risquait de nous ramener des siècles en arrière. Qu’il fallait développer l’enseignement de l’histoire, de la philosophie et des sciences dans les écoles et les lycées. Qu’il était urgent d’appliquer sans défaillir la loi de séparation des églises et de l’état, que ce dernier et les administrations publiques devaient cesser de financer la construction d’édifices religieux…

 

 Mais non, je plaisante !!!  La présentatrice nous annonça l’inauguration en grandes pompes et par le premier ministre de la mosquée d’Argenteuil.

 

 

§

 

 

(1)     Bertrand Russell.- Pourquoi je ne suis pas chrétien, Guildes Associées SA, Genève 1960 ; 

(2)     Erasme.- L’éloge de la folie, Editions Verda ;



30/07/2010
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